Pour la première fois, le gouvernement tanzanien a officiellement reconnu que l’insurrection islamiste croissante dans le nord du Mozambique est également active en Tanzanie. Par la voix du chef de la police tanzanienne, Simon Sirro, les autorités ont finalement confirmé que l’attaque survenue le 14 octobre à Kitaya, un village proche de la frontière mozambicaine, a été perpétrée par des djihadistes. «Venus du Mozambique, 300 terroristes ont attaqué notre poste de police et ont tué des habitants de Kitaya», a-t-il déclaré.

Lors d’une interview en swahili sur une chaîne de télévision privée, le chef de la police a ajouté que «parmi les assaillants que nous avons attrapés se trouvaient des Tanzaniens et des étrangers». Pour la première fois également dans ce pays, les attaques ont été revendiquées dès le lendemain par le groupe Etat islamique. Ce dernier aurait aussi décapité des dizaines de civils début novembre du côté mozambicain, provoquant une vague d'indignation.

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Montée en puissance

Depuis cette première action en Tanzanie, sans donner lieu à des communications officielles, plusieurs autres attaques ont été rapportées par certains médias locaux et ONG présentes sur le terrain. «Les villageois témoignent du climat de peur qui règne dans la région ainsi que de l’atrocité de meurtres et de mutilations qu’ils n’avaient jamais vus auparavant», explique le directeur d’une ONG. Un modus operandi et des armes qui font planer peu de doutes sur le soutien étranger. Selon un spécialiste de la sécurité et du renseignement en Tanzanie, la capacité de nuisance est montée en puissance. «Avant, ces attaques étaient sporadiques. Aujourd’hui, les assaillants sont bien encadrés, bien armés, bien commandés et disposent d’appuis maritimes.»

Ces récents événements ravivent les inquiétudes quant à la menace d’un réseau terroriste actif dans le pays. Craintes renforcées par ces nouvelles révélations de Simon Sirro: «Il faut que les Tanzaniens comprennent que ce réseau a déjà commencé à Kibiti», en référence à une série d’attaques macabres en 2017 dans une région située à près de 500 kilomètres de la frontière avec le Mozambique et moins de 150 kilomètres de la capitale économique, Dar es Salaam.

Un pas est franchi

L’attaque de Kitaya n’est pas la première incursion des insurgés en Tanzanie depuis le début de l’insurrection au Cabo Delgado, mais c’est la plus importante. Pour l’observatoire des conflits mozambicains, Cabo Ligado, soutenu par l’International Crisis Group, c’est une étape majeure. «L’attaque et la vidéo qui l’accompagne indiquent une orientation plus internationale et une ambition plus large que ce que l’insurrection a montré auparavant.»

Selon des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, les assaillants s’en seraient pris à des symboles du parti au pouvoir du président John Magufuli. L’attaque de Kitaya s’est déroulée deux semaines avant les élections générales en Tanzanie, dans un contexte déjà tendu, marqué par une réduction drastique des canaux démocratiques de revendications de l’opposition. Des élections remportées depuis par le parti au pouvoir de façon écrasante. En Tanzanie, on craint que ces attaques ne soient que les prémices d’actions plus ambitieuses et qu’elles ne servent à tester la détermination des autorités.

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Une région laissée pour compte

Si cette contagion djihadiste est alarmante, elle ne surprend pas les acteurs sur le terrain. «Cette région, marginalisée, est un terreau fertile pour le recrutement de jeunes désœuvrés et souvent illettrés», explique le directeur d’une ONG active dans le sud de la Tanzanie. Les habitants des zones rurales de Mtwara, dans l’extrême sud de la Tanzanie, et du Cabo Delgado, dans l’extrême nord du Mozambique, partagent la même langue, la même religion et la même pauvreté. De part et d’autre du fleuve Rovuma, qui marque la frontière entre les deux pays et qui peut être traversé à pied pendant la saison sèche, les indices de développement humain sont au-dessous de la moyenne nationale dans les deux pays respectifs. Et ce, dans une région devenue l’épicentre des découvertes gazières en Afrique.

«C’est la pauvreté qui contribue à alimenter les réseaux djihadistes, explique Barbara Kruspan, qui habite au Cabo Delgado depuis 1991 et qui dirige le bureau mozambicain de l’ONG suisse SolidarMed. Ces jeunes, sans éducation, sans perspectives, ont le sentiment de ne pas bénéficier des richesses de la région. Alors, quand arrive un fondamentaliste entraîné à l’étranger, avec de meilleures conditions, ils le suivent. Pas par conviction, mais par désespoir.»