«Parmi les trahisons, il y avait la tentative ratée qui a conduit à la mort de l’otage suisse.» Cet aveu d’un membre du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM – selon l’acronyme arabe), une organisation qui chapeaute plusieurs groupes djihadistes au Sahel, figure sur des captures d’écran, dont Le Temps a eu connaissance au Mali, en marge de la tournée en Afrique du conseiller fédéral Ignazio Cassis.

La vidéo, dont sont tirées ces images fixes, a été authentifiée par les services compétents de la Confédération. On ignore dans quelles circonstances exactes l’otage suisse a été tuée, si elle a essayé de s’échapper ou s’il a été tenté autre chose. Sur une autre capture d’écran, le djihadiste accuse la France, présente militairement au Mali pour y combattre les islamistes, d’avoir provoqué la mort de l’otage helvétique.

Selon l’organisation SITE Intelligence Group, spécialisée dans l’analyse des contenus extrémistes, la vidéo a été tournée fin novembre 2020 pour annoncer le remplacement de l’Algérien Abdelmalek Droukdel, le chef d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) tué dans une opération de l’armée française en juin 2020. La revendication de la mort de Béatrice Stöckli, noyée dans le flot de propagande, était passée inaperçue.

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Enlevée en janvier 2016

Missionnaire chrétienne bâloise, Béatrice Stöckli avait été enlevée à Tombouctou, dans le nord du Mali, en janvier 2016. Elle avait été kidnappée une première fois en 2012. Après sa libération, les autorités suisses lui avaient déconseillé de retourner à Tombouctou. Elle est, malgré tout, revenue dans la «perle du désert», où elle s’occupait des enfants des rues et faisait du prosélytisme.

Béatrice Stöckli a été déclarée morte par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) le 9 octobre 2020, au lendemain de la libération de la Française Sophie Pétronin. L’otage française, accueillie en France après sa libération au Mali, avait estimé que sa codétenue était probablement morte, après avoir entendu un coup de feu sans avoir vu de corps, ainsi qu’elle l’avait raconté à plusieurs médias.

Sophie Pétronin, qui a fait état de relations «compliquées» avec Béatrice Stöckli, avait été libérée en compagnie du leader de l’opposition malienne Soumaïla Cissé, décédé ensuite du Covid-19, et de deux otages italiens. En échange, une centaine de détenus, associés de près ou de loin à des activités djihadistes, avaient été libérés par le nouveau pouvoir malien, dominé par les militaires.

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Un doute persistait quant au sort de Béatrice Stöckli, puisque personne n’a jamais vu le corps de la missionnaire. Berne s’était d’ailleurs, au moment de l’annonce de son décès, engagé à tout faire pour rapatrier la dépouille. Mardi en milieu d’après-midi, le conseiller fédéral Ignazio Cassis a planté dans les jardins du bureau de coopération helvétique à Bamako un arbre pour rendre hommage à la Suissesse. «On présume qu’elle a été tuée par ses ravisseurs, même si nous n’en avons pas la preuve définitive», déclarait le conseiller fédéral, avant d’observer une minute de silence. Les maigres espoirs que Béatrice Stöckli puisse encore être vivante s’envolaient.

«Aucune preuve»

Or, à peine une heure plus tard, le ministre des Affaires étrangères malien venait tout chambouler. A la sortie d’un entretien avec le même Ignazio Cassis, Zeinïe Moulaye déclarait devant les caméras et les micros qu’il n’y avait aucune preuve de la mort de Béatrice Stöckli et que le nouveau gouvernement de transition, issu du coup d’Etat d’août 2020, faisait tout son possible pour retrouver l’otage.

Pourtant, la Suisse a eu connaissance de la vidéo de revendication il y a plusieurs mois. Berne n’a pas jugé utile de le communiquer publiquement, estimant sans doute que la mort de sa ressortissante était presque certaine. Mais dans cette affaire tragique, les nuances ont toute leur importance et ont jusqu’à présent empêché la famille de Béatrice Stöckli de faire son deuil.