Syrie

Les djihadistes s’emparent de la province d’Idlib

Les rebelles soutenus par la Turquie ont rendu les armes face aux salafistes proches d’Al-Qaida. Ankara n’a pratiquement pas bougé

Ce n’était plus qu’une question de temps. La province d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, a fini par tomber tout entière dans les mains des djihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS), l’ancien Front Al-Nosra lié à l’organisation terroriste Al-Qaida. Conclu jeudi, un document se donne les allures d’un «accord de cessez-le-feu» entre le groupe islamiste et ses adversaires du Front national de libération, soit une alliance de groupes armés syriens que contrôle la Turquie voisine. Mais ces précautions de forme n’y peuvent rien: il s’agit d’une capitulation pure et simple de la part de la rébellion non djihadiste. Désormais, c’est bien cette émanation d’Al-Qaida qui dispose du pouvoir de gestion dans toute la province. Une situation sans précédent dans la guerre syrienne.

Les combats faisaient rage depuis début janvier. Lançant une offensive sur plusieurs dizaines de villages ainsi que sur plusieurs villes, notamment dans le nord de la région d’Alep, mais aussi en direction du sud, les djihadistes ont contraint à la reddition les composantes les plus importantes de la rébellion, comme Ahrar al-Cham ou Suqour al-Cham. Ces derniers groupes auraient accepté de rendre leurs armes lourdes aux vainqueurs, tandis qu’étaient effectués des échanges de prisonniers. Plusieurs centaines de combattants ayant refusé la reddition auraient été autorisés à se rendre à Afrin, dans un territoire contrôlé par la Turquie.

Un nouveau tournant

Avant même le début de cette offensive, la mainmise des djihadistes était devenue de plus en plus claire sur Idlib, la dernière région qui échappe entièrement au contrôle du pouvoir de Damas, et où s’entassent plus de deux millions de civils et de déplacés qui ont fui les combats. Les organisations civiles qui tentaient de résister à la fois aux bombardements du régime syrien et à l’emprise des islamistes voyaient se réduire leur marge d’action, souvent de manière dramatique. En novembre dernier, ce sont sans doute ces mêmes djihadistes de Hayat Tahrir al-Cham qui ont assassiné l’activiste Raed Fares, qui était devenu l’emblème de cette résistance.

Le développement de ces derniers jours marque toutefois un tournant. Mettant un point final à toute autre forme d’administration, les pouvoirs civils dans toute la province sont dorénavant concentrés au sein du «gouvernement du salut», déjà à l’œuvre dans une partie d’Idlib et qui dépend entièrement du groupe djihadiste dirigé par Abou Mohammed al-Joulani.

Comme ailleurs, la nouvelle semble avoir pris tout le monde de court à Genève, où se déroulent depuis des années les pourparlers de paix sur la Syrie. Le nouvel émissaire de l’ONU, Geir Pedersen, vient tout juste de prendre ses fonctions, et le moment est peu propice aux grandes déclarations. Mais un diplomate occidental s’interroge: «Je continue de ne pas comprendre pour quelle raison la Turquie n’a pas bougé. Elle a laissé tomber ses protégés sans broncher. Pour elle, c’est une déconfiture totale.»

L'hypothèse d'un large marché entre la Turquie et la Russie

La Turquie, ainsi que l’Arabie saoudite, avaient en effet lourdement financé, et armé, ces groupes non djihadistes qui leur servaient de levier dans le conflit syrien. En septembre dernier, afin d’éviter la perspective d’une offensive de l’armée syrienne pour reprendre la province rebelle, la Turquie avait conclu un accord avec la Russie prévoyant de mettre au pas HTS en recourant à ses «proxies» sur le terrain. Or, étonnamment, la Turquie est restée de marbre ces derniers jours, tandis que la Russie procédait à quelques bombardements pour tenter de freiner l’avancée djihadiste.

Du côté des provinces kurdes de Syrie, on ne cache pas une grande préoccupation face à cette nouvelle donne. La retenue turque s’expliquerait-elle par une sorte de «marché» plus large, non avoué, entre Moscou et Ankara? Aujourd’hui, cette avancée de HTS à Idlib ouvre de nouveau la voie à une possible intervention de l’armée syrienne, au nom de la lutte contre le djihadisme. La Turquie voit certes d’un très mauvais œil cette perspective, qui pourrait notamment signifier pour elle l’afflux de centaines de milliers de réfugiés. Mais ce cauchemar pourrait devenir moindre si, dans le même temps, Ankara obtenait l’appui décidé de Moscou pour mettre fin, une fois pour toutes, au rêve d’un Kurdistan indépendant dans le nord de la Syrie.

Publicité