Londres fut l'an passé un horrible carnage. Madrid une tuerie encore pire l'année d'avant. A Ottawa, il ne s'est rien passé, mais 17 jeunes hommes, dont cinq mineurs, sont en prison sous l'accusation d'avoir préparé un autre massacre. Quand un attentat a eu lieu, il gagne aussitôt la terrible clarté de la peine et de l'évidence. Quand il n'a été qu'un projet, il se perd dans le silence et dans le doute. On a commencé à le voir mardi à Brampton, près de Toronto, où quinze des prévenus ont comparu devant un juge pour une audience d'improbables libérations sous caution.

Nitrate d'ammonium

La lumière s'est un peu faite sur ce qui est reproché à ces citoyens ou résidents canadiens, tous musulmans. Le groupe, ou une partie du groupe, avait imaginé de prendre d'assaut plusieurs bâtiments, dont le siège du parlement à Ottawa, et de décapiter en public le premier ministre, Stephen Harper. L'objectif de cette terreur virtuelle, dans la tête des comploteurs, était d'imposer le retrait des 2800 soldats canadiens qui participent aux opérations de l'OTAN en Afghanistan.

Mais la raison immédiate des arrestations, dans la nuit de vendredi à samedi (deux autres interpellations avaient eu lieu quinze jours avant), était l'acquisition par les comploteurs de trois tonnes de nitrate d'ammonium qui, mélangé à de l'essence, permettrait de fabriquer une bombe d'une terrible puissance. En 1995, Timothy McVeigh avait utilisé une tonne de cet engrais pour détruire l'immeuble fédéral d'Oklahoma City. Les conditions de cet achat sont cependant troubles: la police était informée à l'avance, et le Toronto Star a affirmé qu'elle s'est servie du nitrate d'ammonium comme d'un piège pour faire tomber le groupe.

Les arrestations, dans la région de Toronto, sont l'aboutissement d'une enquête amorcée il y a deux ans, et comme souvent aujourd'hui, sur Internet, rendez-vous favori des djihadistes. Des échanges sur la Toile, parfois cryptés, puis des e-mails interceptés ont conduit au groupe canadien, en particulier à un petit noyau dans une ville à l'ouest de Toronto, Mississauga, et au Centre islamique Al-Rahman. Un prédicateur occasionnel, Qayyum Abdul Jamal, quadragénaire par ailleurs chauffeur de bus scolaires, avait réuni autour de lui un petit groupe d'adolescents dans la ferveur radicale. Fond habituel: une agression est en cours contre l'islam; Oussama ben Laden est le guide de la résistance.

Les amis de Jamal ne se sont pas contentés de cultiver leur rage. Ils ont acquis des armes et ils ont ouvert l'an passé un camp d'entraînement à Washago, dans une forêt au nord de Toronto. Les deux jeunes gens qui ont été arrêtés il y a quinze jours cherchaient à introduire des armes des Etats-Unis. L'été dernier, le FBI a arrêté deux résidents de Georgie, qui avaient eu des contacts avec le groupe de Toronto. L'un des deux Américains, selon la police, avait effectué des repérages vidéo à Washington, sur deux cibles possibles: le Capitol et la Banque mondiale. Les enquêteurs canadiens laissent entendre que d'autres arrestations auront lieu, et que leurs recherches s'étendent à des pays européens: la Grande-Bretagne, le Danemark, la Suède, la Bosnie, et aussi au Bangladesh.

L'affaire de Toronto, qui survient en plein débat (lié à l'immigration) sur la perméabilité de la frontière sud des Etats-Unis, a aussitôt tourné les projecteurs vers cette autre frontière au nord, beaucoup plus longue (6400km), bien plus poreuse encore, et de toute manière impossible à surveiller vraiment. En 1999, c'est par ce côté qu'était venu l'Algérien Ahmed, avec le projet de faire sauter l'aéroport de Los Angeles pour fêter le tournant du siècle.

Mais les enquêteurs nord-américains ne croient pas vraiment à l'efficacité du contrôle des frontières pour déjouer des projets terroristes. L'ombre qui entoure l'histoire du nitrate d'ammonium à Toronto montre qu'ils préfèrent la pénétration, et parfois la manipulation. A New York, un Pakistanais vient d'être reconnu coupable d'avoir voulu faire exploser la gare souterraine de Harold Square, en plein Manhattan. Mais on ne sait pas très bien si l'idée venait de lui où d'une taupe policière qui se faisait passer pour djihadiste.