RUSSIE

Dmitri Orechkine: «Pour Dmitri Medvedev, le couloir du pouvoir est étroit»

Analyste politique, Dmitri Orechkine décrypte le jeu de Vladimir Poutine et la transition à la tête de l'Etat russe.

L'élection de Dmitri Medvedev, le 2 mars, à la présidence de la Russie n'a pas levé les interrogations au sujet de l'effectivité du pouvoir russe. De passage au Festival du film et forum international sur les droits humains, l'analyste politique russe Dmitri Orechkine tente d'apporter ses lumières.

Le Temps: Tout le monde essaie d'interpréter la transition du pouvoir de Poutine à Medvedev. Quelle est votre interprétation?

Dmitri Orechkine: Vladimir Poutine n'a pas vraiment quitté le pouvoir. Il contrôle la situation dans le cadre de la Constitution. Durant sa présidence, il a pu instaurer un contrôle du parlement, des médias, des élites régionales, militaires et économiques. Il était le seul leader, mais il a réussi à répartir des parcelles de pouvoir entre plusieurs groupes d'intérêts et à créer un consensus au sein des élites. S'il n'a pas modifié la Constitution, c'est qu'il pense pouvoir contrer le président en qualité de premier ministre.

- Est-ce dire qu'il dispose encore d'un appareil à sa botte?

- Vladimir Poutine peut toujours compter sur une partie des siloviki (ndlr: agents des services de sécurité et du FSB, successeur du KGB).

- Quel espace reste-il pour Dmitri Medvedev?

- Pour lui, le couloir du pouvoir est très étroit. La plupart des médias sont contrôlés par Poutine. Si le nouveau président entend mener une politique différente de celle de son prédécesseur, il aura beaucoup de peine à véhiculer son message auprès de la population. Quant à Gazprom, Medvedev, qui en a été le président du Conseil d'administration, pouvait compter sur son soutien. Cela pourrait ne plus être le cas avec la nomination à la tête du groupe de Zubkov, un pro-Poutine.

- On assiste à la continuation du pouvoir poutinien sous une autre forme...

- Cette transition ouvre toutefois des perspectives nouvelles. La «verticale du pouvoir» est désormais bicéphale avec d'un côté le Kremlin, de l'autre la Maison Blanche. Les deux centres du pouvoir russe devront discuter, atteindre des compromis. C'est une bonne chose pour la Russie. C'est une forme de démocratie «made in Russia».

- Quels sont les grands défis qui attendent Medvedev?

- Il devra combattre la corruption. Prenez Ramzan Kadyrov. Il reçoit pour sa république tchétchène 1,5 milliard de dollars par an. Il en garde une partie pour sa famille, mais en retour, le parti Russie unie a obtenu 99% des voix lors des élections de décembre et Medvedev 92% en mars. Il devra aussi répondre aux attentes excessives créées par Poutine. Les gens ont cru ce dernier, mais ils commencent à se demander pourquoi leur salaire ou leur pension n'augmentent pas dans la même proportion que les prix du pétrole. Medvedev devra enfin réduire la bureaucratie. Sous Poutine, elle s'est accrue de 600000 fonctionnaires. L'administration a retrouvé son niveau de 1982, à l'époque de Brejnev.

- Que dire des droits de l'homme?

- A l'époque soviétique, les gens éduqués soutenaient les droits de l'homme. C'était une manière de contester l'ennemi, l'Etat. Maintenant, c'est différent. Les gens sont déçus par les activistes des droits humains qu'ils voient comme des agents de l'Occident qui visent à affaiblir la Russie. Il reste que si 8personnes manifestaient contre l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968, ils seraient des milliers aujourd'hui.

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