Nouvelles frontières

La doctoresse Merkel et Mister Trump

Et si le sort de la démocratie libérale se jouait entre la chancelière allemande et le président américain?

La démocratie libérale est peut-être à un tournant. La revanche des (vieux) blancs inquiets de leur déclassement qui a porté au pouvoir Donald Trump pourrait faire évoluer ce modèle vers une forme de repli annonciateur de son déclin.

Cette crispation née du rejet d’une globalisation mal digérée, d’un besoin de frontières protectrices et de la reprise en mains de son destin national n’est pas propre aux Etats-Unis. Mais étant donné le rôle de ce pays comme porte-étendard des valeurs sur lesquelles repose ce système politique, le choix de ses électeurs pourrait précipiter l’ensemble du monde démocratique vers moins de tolérance, moins d’ouverture, moins de décence. Bref vers l’obsolescence programmée.

«Très cher M. Trump»

Barack Obama, l’homme qui avait ouvert les portes du XXIe siècle aux Etats-Unis, mettait la semaine dernière ses compatriotes en garde: c’est la nature même de la démocratie américaine qui était en jeu dans cette élection. Au nom des recettes du business, le milliardaire Donald Trump bouscule en effet les règles communément admises dans le débat politique. Difficile de savoir de quoi accouchera cette remise en question. Est-ce une simple réaction ou une nouvelle forme de modernité? L’accueil fait par les pouvoirs autoritaires et les partis de la droite nationaliste à l’annonce de sa victoire en donne une première indication.

Face à cette évolution, les tenants de la démocratie libérale seront tentés de se trouver un nouveau champion. Il s’est signalé dans les heures qui ont suivi la victoire du trumpisme, sous les traits d’une femme: Angela Merkel. La chancelière allemande s’est adressée en des termes inhabituels envers un élu d’une puissance démocratique, qui plus est lorsqu’il s’agit de la plus grande: «Très cher M. Trump, a-t-elle écrit à l’homme qui l’insultait quelques mois plus tôt en raison de sa politique migratoire. […] Les Etats-Unis et l’Allemagne sont liés par des valeurs, la démocratie, la liberté, le respect du droit, de la dignité de l’homme indépendamment de sa couleur de peau, de sa religion, de son sexe, de son orientation sexuelle ou de ses convictions politiques.» Une leçon de choses.

Un eurosceptique à la Maison-Blanche

Cette intervention augure sans doute le rôle de rempart de l’ordre social-libéral que s’attribuera l’Allemagne – par volonté ou par nécessité – ces prochaines années en tant que principale puissance européenne. Angela Merkel avait trouvé en Barack Obama un allié solide malgré les différents (rappelons-nous des écoutes téléphoniques de la NSA qui avaient enragé la chancelière) non seulement pour l’Allemagne mais aussi pour l’Union européenne.

Les Etats-Unis ont jusqu’ici toujours soutenu la construction européenne. C’étaient dans leur intérêt. Pour la première fois, l’élection d’un président américain fait douter de cet engagement. Donald Trump n’a-t-il pas salué le Brexit, un vote annonciateur de son propre triomphe? N’a-t-il par ailleurs pas questionné le lien transatlantique en s’interrogeant sur le coût et la mission de l’OTAN?

L’Allemagne contrainte

Une prise de distance de Washington envers l’esprit européen et la défense de ce continent, si elle devait se confirmer, ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle. Mais elle forcerait un peu plus l’Allemagne à assumer un rôle qu’elle rechigne à tenir: celui de pilote de l’Union européenne. Avec le risque d’être accusée de nouvelles visées hégémoniques. Voilà pourquoi Berlin est si inquiet de l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, ce descendant d’émigré allemand.

Publicité