Colin Powell avait dit qu'il ne ferait pas partie du cabinet Bush Deux. Il part. Seules la date et les conditions ont par conséquent de l'importance. Et aussi le nom du nouveau secrétaire d'Etat. L'annonce est imminente: sans doute Condoleezza Rice, la directrice du Conseil national de sécurité, qui dans la rumeur du «beltway» tient la corde sur John Danforth, ambassadeur aux Nations unies, ancien sénateur du Missouri, et pasteur épiscopalien (anglican). Trois autres ministres s'en vont: Rod Paige (Education), Ann Veneman (Agriculture), Spencer Abraham (Energie). Six changements pour quinze postes centraux, et ce n'est pas fini. Le courant néo-conservateur, qui demandait une équipe profondément renouvelée, est servi. Mais George Bush veut que ça se fasse dans la douceur, progressivement, et comme toujours dans le secret gardé jusqu'au bout. C'est son propre pouvoir qu'il organise: jamais un président américain n'en avait concentré tant entre ses mains.

La date et les conditions, donc. Colin Powell avait laissé entendre qu'il pourrait rester en fonction jusqu'à la fin de la phase très dangereuse de la guerre en Irak, qui devrait conduire à des élections en janvier. Les élections palestiniennes (9 janvier) se sont ajoutées à ce menu, et le secrétaire d'Etat va se rendre au Proche-Orient. Il quittera Foggy Bottom (le quartier de son ministère) quand son – sa – successeur aura été confirmé au Capitole. En janvier, peut-être bien. Le plus important, c'est que Powell s'en va alors que Donald Rumsfeld reste. Et si le septuagénaire du Pentagone, qui n'est pas candidat à la retraite, est remplacé finalement, il n'aura pas envoyé le premier sa lettre de démission.

Un symbole? Sûrement. La ligne du Pentagone est celle de la présidence. La Maison-Blanche reproche des fautes à Rumsfeld dans la conduite de l'après-guerre en Irak, pas la guerre elle-même, bien sûr. Colin Powell ne la voulait pas? C'est plus compliqué que ça. Un général, même réticent (the reluctant warrior), n'est jamais opposé à livrer les batailles qu'il prépare. Mais le Jamaïquain du Bronx, deux fois blessé dans les rizières, avait tiré de la défaite au Vietnam quelques leçons: les Etats-Unis ne peuvent s'engager dans une guerre que si elle est clairement nécessaire aux yeux des Américains, et tolérée par le monde. Quand Dick Cheney, en août 2002, a proclamé devant une assemblée de vétérans que la destruction du régime de Saddam Hussein était indispensable, Powell a dit son désaccord: pas comme ça. Il a obtenu que George Bush fasse le voyage de New York, pour demander devant l'Assemblée générale de l'ONU l'aval du Conseil de sécurité.

Colin Powell écrira sans doute plus tard s'il a songé, cet hiver-là, à démissionner. Ou si sa décision de servir, «at the pleasure of the President» comme il l'a dit hier, l'a toujours emporté. Ces mois avant la guerre sont en tout cas lourds d'ambiguïtés. Quand George Tenet, le patron de la CIA, a dit à George Bush en décembre 2002 que l'existence des armes non conventionnelles irakiennes était une certitude absolue (a slam dunk), le Texan de la Maison-Blanche n'en était pas si sûr lui-même. Mais la guerre ne tenait pas à ça. Le président a informé son secrétaire d'Etat quelques jours plus tard, en janvier, que sa décision était prise. Powell a laissé parler sa réticence, mais il n'a pas formulé d'opposition. Il a utilisé (selon Bob Woodward, «Plan of Attack») le slogan de Pottery Barn, grand vaisselier américain: «Si vous la cassez, elle est à vous!»

Il y a eu, on le sait maintenant, énormément de vaisselle cassée – et c'est sans doute indécent de le dire aujourd'hui ainsi. Entre-temps, Colin Powell avait vécu, le 5 février 2003, le jour le moins glorieux de sa carrière. Devant le Conseil de sécurité, il avait présenté – avec la fameuse petite fiole blanche – le dossier américain sur les armes irakiennes. Savait-il que presque tout était faux? Sans doute pas. Savait-il qu'il forçait la dose? Probablement: le secrétaire d'Etat cherchait à briser sous le poids de ses images et de ses mots l'opposition de la France.

Fin avril, quand le Pentagone était convaincu que l'expédition d'Irak était dans les faits terminée, ses porte-voix à Washington ont déclenché contre Colin Powell une offensive inouïe: les soldats avaient rempli leur mission, mais les diplomates avaient totalement échoué à rassembler une coalition autour des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne; le secrétaire d'Etat avait voulu aller à l'ONU, pour rien. Les critiques appelaient même à la constitution d'une commission d'enquête pour punir les auteurs de cet échec, et réformer de fond en comble Foggy Bottom.

La réalité s'est chargée de doucher les excités: le chaos de la «reconstruction», l'explosion en vol de l'hypothèse Ahmed Chalabi, Abou Ghraib, l'insurrection, le rejet presque universel de l'entreprise américaine… Une coalition était simplement impossible à réunir autour d'un objectif que la France, l'Allemagne, la Russie et la Chine condamnaient.

Une sorte de réconciliation a eu lieu à Washington dans les épreuves. Les jeunes Turcs du Pentagone n'aiment pas plus qu'avant les diplomates. Mais la nécessité de sortir – tôt ou tard – d'Irak exige des instruments plus subtils que la force pure.

Que va devenir la politique étrangère américaine après Colin Powell? Autre style peut-être, même direction générale, avec ou sans Condoleezza Rice. De toute manière, toutes les vraies décisions sont prises à la Maison-Blanche – pas forcément dans le Bureau ovale, mais dans le cercle présidentiel. Etant donné que George Bush vient d'affirmer qu'il était prêt à dépenser au-dehors une partie du «capital politique» acquis le 2 novembre, on peut s'attendre que les Etats-Unis cherchent désormais à arrondir un peu les angles.