Le Temps: Vous vous êtes donc enterré dans les archives? Rémy Ourdan: Oui, et ce n’est pas fini. Nous avons commencé à publier des articles et des documents dimanche soir, tout en continuant les recherches. C’est un exercice assez sportif, mais cela en vaut la peine, ces documents sont une mine d’or. – A quel moment avez-vous reçu ces documents? – WikiLeaks a mis ces documents à la disposition du Monde et des quatre autres journaux il y a plusieurs semaines. – Sous forme de CD ou en ligne? – Peu importe! Sous la forme d’une base de données installée de manière très sécurisée chez nous pour permettre aux journalistes de l’étudier. C’est une coopération jamais vue dans l’histoire de la presse, entre cinq journaux et plus de 120 journalistes en tout. Nous avons au Monde formé une équipe d’une vingtaine de journalistes avec essentiellement nos spécialistes de politique étrangère. Nous avons également rappelé à Paris certains de nos correspondants. Pour des questions de sécurité, il était hors de question de transférer ces mémos par e-mail. Ils ont travaillé hors réseau, de manière totalement autonome, pour la protection des données. Pareil pour nos partenaires à Londres, à New York, à Berlin et à Madrid. Ponctuellement, nous nous sommes réunis à cinq journaux pour comparer nos analyses, déterminer les mémos qui nous paraissaient les plus intéressants, ceux que l’on pouvait publier et surtout faire ce long travail de protection des identités de toutes les personnes qui pourraient être mises en danger par la publication. – Cela veut dire que si vous avez protégé le nom d’une personne, les autres ont fait pareil? – Exactement. Nous avons adopté comme principe que le plus protecteur ait le dernier mot. Ce qu’il y a d’original cette fois, par rapport aux autres expériences de WikiLeaks qui était l’apôtre de la transparence totale, c’est que nous avons eu à disposition les 250 000 documents mais que c’est à nous de décider lesquels seront mis en ligne, c’est-à-dire avant tout les mémos cités dans nos articles. A aucun moment WikiLeaks n’a émis le souhait de diffuser tous ces documents dans leur totalité et de manière brute. Leur objectif, comme le nôtre, était de protéger des individus qui auraient pu être en danger dans des pays dictatoriaux, des pays fortement criminalisés ou en guerre. – Alors combien de documents sur les 250 000 seront-ils effectivement publiés? – Au total, les cinq journaux s’apprêtent à divulguer plusieurs milliers de télégrammes diplomatiques: ceux qui semblent les plus importants pour les articles qui seront publiés ces prochains jours. Le reste ne sera pas mis en ligne dans l’immédiat, et certainement pas de manière brute. WikiLeaks les mettra probablement en ligne beaucoup plus tard, l’an prochain, après un long travail de masquage des noms. – Avez-vous durant ce travail de plusieurs semaines subi des pressions? Des Affaires étrangères ou des services français? – Non, ils ne nous ont pas approchés. En revanche, nous avons, nous les cinq journaux, contacté l’administration américaine dix jours avant publication. Aux Etats-Unis, c’est le New York Times qui nous a représentés. De notre côté, nous avons rencontré des représentants des ambassades américaines en Europe. – WikiLeaks vous a mis tous ces documents à disposition sans contrepartie? – WikiLeaks ne nous demande rien, c’est plutôt nous qui leur avons demandé de ne pas diffuser les mémos au-delà de ceux que nous leur avons indiqués et de protéger les identités des gens qui pourraient être en danger. La coopération entre les journaux et WikiLeaks est excellente. – Et WikiLeaks, c’est qui? Julian Assange ou d’autres personnes? – C’est lui, et son équipe, qui a changé en partie. Ils sont quelques-uns à être en communication avec les cinq journaux. – Est-ce que cette opération a suscité un débat à la rédaction du Monde? Est-ce que certains ont estimé que c’était irresponsable pour un journal connu pour être proche des milieux diplomatiques, que cela lui faisait courir le risque de s’aliéner certaines sources? – Non. Cette opération a suscité beaucoup de discussions entre les responsables du journal, mais il nous a semblé évident qu’une fois toutes les précautions prises, il était journalistiquement important d’étudier ces documents et de porter à la connaissance de nos lecteurs les coulisses de la vie diplomatique et politique internationale. – Vous vous attendez à des mesures de rétorsion de la part des Affaires étrangères? – On verra bien, mais en l’occurrence nous ne faisons que notre travail: porter à la connaissance de nos lecteurs des informations qui sont du domaine de la politique internationale. L’administration américaine, lors des contacts que nous avons eus, nous a souvent dit que nous ne faisions que notre travail. Elle en veut bien entendu à WikiLeaks d’avoir obtenu et de nous avoir permis d’utiliser ces documents, mais elle n’en veut pas aux journaux et aux journalistes qui font ensuite leur travail d’analyse et qui protègent les identités des personnes nommées. – Pensez-vous qu’il y aura un impact sur les relations américano-russes, sur les négociations avec l’Iran? Ces documents sont-ils susceptibles de changer le cours des choses? – Je ne mesure pas quelles seront les conséquences. Les secrets d’Etat les plus protégés ne sont pas dans ces télégrammes. Pour deux raisons. D’abord, le Département d’État n’est pas une agence de renseignements au sens propre, et deuxièmement il ne s’agit que de documents portant la mention «secret», et non «top secret». Il y a beaucoup d’informations, de révélations, mais il est tôt pour mesurer leur impact. Un diplomate américain nous a dit: on ne fera plus jamais de la diplomatie comme avant. Est-ce que cela veut dire que quelque chose va changer dans les relations internationales? Pas sûr. Mais cela remet en cause la confidentialité des entretiens dans les ambassades et la sécurité de ces entretiens. J’imagine que les États Unis vont faire en sorte que ce type de fuites soit limité à l’avenir. – Est-ce que ces documents peuvent être utiles aux ennemis de l’Amérique, comme l’Iran ou la Corée du Nord? Faut-il s’attendre à beaucoup de lecteurs du Monde à Téhéran et Pyongyang? – Je ne vois pas comment ces documents pourraient heurter les Etats-Unis de manière dramatique. Cela permet de mieux comprendre le regard des Américains sur le monde, sachant qu’aucun pays, aucun sujet n’échappe à leur attention. Cela permet de mieux comprendre le travail des diplomates et certaines relations entre États, mais je ne pense pas que ces documents vont ébranler profondément les USA. – La publication va s’étaler sur combien de temps? – Nous n’avons pas de calendrier fixe. On se coordonne au jour le jour avec les cinq journaux. Il y aura une nouvelle salve de documents publiés, commune aux cinq journaux. Par ailleurs le Monde mettra chaque jour en ligne et en kiosque à 13h des aspects qui concernent la France. – Comme journaliste, grand reporter, spécialiste de l’Afghanistan et de l’Irak, avez-vous vraiment appris des choses que vous ignoriez? – Je ne peux pas encore dire ce qui m’a le plus frappé, parce que beaucoup d’éléments sont dans les articles à venir. C’est vraiment intéressant d’ausculter ce qui se passe derrière les portes closes, alors que les journalistes sont souvent cantonnés aux conférences de presse. Là, on entend ces dirigeants, ces responsables politiques, ces diplomates se parler (avec franchise) et l’on imagine que le compte rendu est fidèle. Pour un journaliste de politique étrangère qui parcourt ces pays et traite ces dossiers, c’est fascinant de pouvoir entrer dans les coulisses, au cœur des discussions. On le fait parfois, avec les archives historiques. Mais là, ce sont les télégrammes de la diplomatie américaine des six dernières années, ce n’est pas de l’histoire ancienne. Donc c’est absolument passionnant.