Droits de l’homme

«Dans le domaine de la traite, nous ne voyons que la pointe de l’iceberg»

Police et services sociaux se mobilisent de plus en plus contre la traite des êtres humains, un crime qui va de l’exploitation sexuelle au travail forcé, en passant par le trafic d’organes et le trafic d’enfants. En témoigne le développement d’une ligne nationale d’appel d’urgence, destinée aux victimes et aux témoins

Sur le téléphone portable d’Irene Hirzel, les appels se suivent mais ne se ressemblent pas. Il y a ceux des personnes ordinaires et il y a les autres, lancés par des voix inquiètes issues des abysses de la misère humaine. Ainsi le veut l’engagement de cette femme à la tête du Bureau d’enregistrement des déclarations, créé en octobre 2015 par l’association de lutte contre la traite des êtres humains ACT212. Un bureau que les témoins ou les victimes des diverses formes d’esclavage moderne peuvent alerter en tout temps, par téléphone ou par e-mail, dans le but de dénoncer un crime ou de recevoir du secours. Essentiellement présent jusqu’ici en Suisse alémanique, il a entrepris d’étendre ses activités, cette année, aux cantons latins.

Le Bureau d’enregistrement des déclarations n’est pas la première institution du genre en Suisse. Il s’ajoute à un dispositif composé déjà de plusieurs organisations comme le Centre d’assistance aux migrantes et aux victimes de la traite des femmes (FIZ), à Zurich, et la «Helpline» spécialisée du Centre social protestant, à Genève. Son originalité est sa dimension nationale, la mise à disposition d’un numéro de téléphone et d’une adresse e-mail uniques pour atteindre un réseau de plusieurs dizaines d’associations de soutien réparties sur tout le territoire helvétique.

Phénomène sous-estimé

Irene Hirzel appelle de ses vœux une large mobilisation face à un phénomène qu’elle juge largement sous-estimé. Elle en a eu la révélation, il y a quelques années, en suivant une prostituée colombienne. Il a fallu très longtemps, et des circonstances exceptionnelles, pour que la jeune femme lui confie qu’elle ne pratiquait pas son métier de sa propre volonté mais sous la contrainte d’un réseau criminel. Un réseau qui l’avait convaincue de venir en Europe, en lui promettant un emploi de serveuse, et qui l’obligeait depuis à faire le trottoir, en menaçant de représailles sa famille restée au pays. De cette expérience, la directrice du Bureau d’enregistrement des déclarations a tiré une certitude: «Dans le domaine de la traite, nous ne voyons que la pointe de l’iceberg. L’écrasante majorité des cas échappe à la police comme aux services sociaux.»

Dans le domaine de la traite, nous ne voyons que la pointe de l’iceberg. L’écrasante majorité des cas échappe à la police comme aux services sociaux.

Comment en apprendre plus? Comment repérer davantage de victimes du phénomène sous tous ses avatars, exploitation sexuelle, travail forcé, trafic d’organes, trafic d’enfants? Telle est dès lors la question. Cette tâche pourrait revenir prioritairement à la police, puisque ces abus sont condamnés par la loi. Mais la traite est un crime particulièrement difficile à appréhender. «Ce type de pratiques a pour caractéristique de laisser peu d’indices, explique Cathy Maret, porte-parole de l’Office fédéral de la police (fedpol). Un trafiquant de drogue peut être arrêté en possession de sa marchandise. Pas un trafiquant d’êtres humains. A moins de l’enregistrer en train de tenir des propos compromettants, la police n’aura pas de preuve matérielle de ses activités. La seule preuve est la victime. Et pour l’obtenir, il n’existe pas d’autre moyen que le témoignage.»

Dans la dépendance de leurs bourreaux

Or, les victimes de la traite ne témoignent que rarement. La plupart vivent dans la dépendance de leur bourreau, qui leur fournit les moyens de vivre, souvent clandestinement, en Suisse. Et bien que leur existence soit misérable, elles ont rarement envie de retourner dans leur pays d’origine sans rien avoir réalisé. Beaucoup préfèrent dès lors garder profil bas, en espérant que leur situation finira par s’améliorer.

Autre raison de leur silence: «Elles ont peur», confie Karine Gobetti, collaboratrice de la Fondation neuchâteloise pour la coordination de l’action sociale et chargée de mission pour les cantons de Suisse latine dans le domaine de la traite des êtres humains. «Elles craignent pour leur sécurité et, souvent aussi, pour celle de leurs familles. Et puis, certaines ont été maltraitées depuis si longtemps, parfois depuis toujours, qu’elles ne perçoivent même pas le caractère scandaleux de leur condition.»

Prudentes, les victimes de la traite n’en sont pas moins nombreuses à rechercher de l’aide. Certaines souhaitent un conseil, d’autres un soutien matériel. Autant de coups de main qu’elles espèrent recevoir pour autant que leur démarche ne mette pas en branle l’appareil policier et judiciaire. Le tout est de ne pas décourager ce genre d’initiatives, souligne Irene Hirzel. Surtout pas. «Elles représentent un pas dans la bonne direction et donnent un excellent signal. Elles signifient que ces personnes ont commencé à se libérer de l’emprise de leurs persécuteurs. Un progrès sur lequel il faut construire patiemment, en proposant par exemple un abri, puis un traitement psychologique, de manière à stabiliser l’intéressé. Le recours à la police vient bien après.»

«Lorsqu’un signalement nous parvient, notre priorité est la victime, confie Karine Gobetti. C’est elle qui va choisir, par exemple, de porter plainte ou pas. Et nous nous adaptons à la situation. Le risque zéro n’existe pas mais nous faisons notre possible pour le limiter au maximum. Si quelqu’un paraît en réel danger, il nous arrive de l’extraire tout de suite de son milieu pour lui offrir un logement sûr quelque part.»

Des lieux de consultation et d'hébergement sécurisé

Irene Hirzel salue l’évolution des autorités, qui, assure-t-elle, montrent de plus en plus de compréhension pour le travail des ONG. «Il était autrefois difficile de travailler avec la police, parce qu’elle ne pensait qu’à traquer ceux qui violaient la loi, quels qu’aient été leurs rôles dans la perpétration du crime. Elle suit aujourd’hui une tout autre logique qui est de combattre les bourreaux mais de protéger les victimes.» «Les policiers ont été sensibilisés à la complexité du problème, confirme Cathy Maret. Nous sommes convaincus de l’importance de notre collaboration avec les associations d’aide aux victimes, ce qui suppose de respecter leurs propres impératifs même s’ils ne correspondent pas toujours aux nôtres.»

Si quelqu’un paraît en réel danger, il nous arrive de l’extraire tout de suite de son milieu pour lui offrir un logement sûr quelque part.

Le contexte a changé. Non que le problème soit nouveau: exploitation sexuelle et travail forcé sont des réalités connues depuis longtemps en Suisse. Non qu’il se soit forcément aggravé jusqu’ici: les chiffres officiels sont relativement stables, mis à part le bond qui est survenu l’an dernier et reste à confirmer – 78 infractions en 2012, 61 en 2013, 46 en 2014, 58 en 2015 et 125 en 2016, selon la Statistique policière de la criminalité. Mais les statistiques de la traite sont particulièrement approximatives. Et les grandes migrations actuelles de l’est vers l’ouest et du sud vers le nord sont propices à une multiplication des cas.

De fait, les forces de police sont en alerte partout en Europe. Elles considèrent désormais la traite des êtres humains comme un défi «prioritaire» en raison non seulement des souffrances qu’inflige cette forme de criminalité mais aussi des profits qu’elle engendre. Un rapport du Parlement européen a estimé en 2013 qu’environ 880 000 personnes étaient exploitées sur le continent dans des conditions proches de l’esclavage et que cette pratique rapportait à leurs auteurs quelque 25 milliards d’euros par an. Partie prenante de cette mobilisation, la Suisse a adopté en décembre un «deuxième plan d’action national», destiné à la période 2017-2020, pour renforcer ses liens avec d’autres organisations concernées, en Suisse comme à l’étranger.

La police n’est pas la seule à monter au créneau cependant. Les milieux d’entraide se montrent aussi de plus en plus sensibles au problème, comme en témoigne la récente apparition de plusieurs associations spécialisées, qui offrent aux personnes menacées des lieux de consultation ou d’hébergement sécurisé. Une mobilisation qui ne fait que renforcer à son tour la conscience du problème, sachant que, comme le confie Karine Gobetti, «plus une personne est spécialisée, mieux elle repère les victimes de la traite».

Large réseau de partenaires

Durant sa première année d’existence, le Bureau d’enregistrement des déclarations d’ACT212 a reçu 51 sollicitations, 31 par e-mail et 20 par téléphone. Une majorité relative de ces initiatives (22) concernaient des soupçons d’exploitation sexuelle, tandis que d’autres dénonçaient des cas de travail forcé (3), de pédocriminalité (2) et de «violence rituelle» (2). Les six mois suivants, d’octobre 2016 à avril 2017, le rythme des appels s’est accéléré pour passer de une à deux alertes par semaine.

Les appels proviennent de toutes sortes de gens: de victimes bien sûr mais aussi de clients de prostituées, de voisins, de travailleurs de rue, de membres du personnel médical. Un panachage qui conforte Irene Hirzel dans l’idée qu’il est utile de s’adresser «à l’ensemble de la population» pour combattre la traite. Il reste alors à leur donner suite. Lorsque les dénonciations sont le fait de témoins, elles sont en principe transmises à la police. Mais lorsqu’elles procèdent de victimes, elles sont traitées de manière plus subtile, en donnant la priorité à la protection plutôt qu’à la punition.

Pour fonctionner comme il l’entend, le Bureau d’enregistrement doit s’appuyer sur un large réseau de partenaires. Il a besoin d’informateurs en amont pour détecter un maximum de cas. Et il suppose de disposer en aval d’associations susceptibles de prendre en charge les personnes vulnérables. Un vaste dispositif qu’Irene Hirzel et ses collègues possèdent en Suisse alémanique et qu’ils ont désormais commencé à mettre en place dans les cantons latins.


Contacts à disposition des témoins et des victimes de la traite des êtres humains:

Bureau d’enregistrement des déclarations
Appel téléphonique du lundi au vendredi, de 10h à 18h, au 0840 212 212 (anonymat garanti)
Déclaration anonyme en ligne: www.act212.ch

Helpline du Centre Social Protestant, à Genève: 0800 20 80 20 (gratuit et confidentiel)

Association de soutien aux victimes de traite et d’exploitation (ASTREE), à Lausanne: 021 544 27 97 – e-mail: info@astree.ch

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