portrait

Don Quichotte de la médiation

Inconnu du grand public, son nom a subitement envahi les médias l’été passé. Qui est vraiment Jean-Pierre Gontard, l’émissaire de Berne pour la paix en Colombie, aujourd’hui poursuivi par Bogota?

On ne l’avait plus croisé depuis le printemps passé. Avant que ne débutent ses sérieux démêlés avec la justice colombienne. On s’attendait à le revoir amer, vieilli. On se trompait. On retrouve Jean-Pierre Gontard, 68 ans, volubile, l’ego intact et le sourcil plus jovialement broussailleux que jamais. Pourtant, ses proches assurent qu’il a passé un «sale été» après que Bogota l’a éconduit comme un malpropre de la mission de «facilitation» qu’il menait, au nom de la Suisse, de la France et de l’Espagne, en Colombie. Congédié au lendemain de la libération d’Ingrid Betancourt et de ses compagnons otages, Jean-Pierre Gontard a renfourché sans tarder le cheval de la médiation. En Suisse romande en tout cas, sa faculté à renouer les liens les plus distendus est toujours prisée: il vient de passer cette journée de février à désamorcer les fâcheries d’un groupe de dames de la haute société genevoise.

Il n’en dira pas plus. Le secret, condition sine qua non du métier de médiateur, suggère-t-on. Jean-Pierre Gontard rectifie. Primo, «je déteste le secret, c’est cacher quelque chose. Il ne faut pas le confondre avec la discrétion, qui consiste à ne parler que quand c’est nécessaire.» Deuzio, «médiateur, ce n’est pas un métier, c’est une fonction, temporaire, opportuniste». Il élabore: «Observation, analyse, opportunisme sont les trois clés de la facilitation.» Et pour bien se faire comprendre: «Il faut être capable de se rendre compte que le train arrive et se décider à le prendre.»

A l’aube des années 1960, un premier train le mène du sud-ouest de la France, où il est né en 1941, aux Etats-Unis, un an, puis à Genève. Un job de guide aux Nations unies, l’école d’interprète, une licence à l’Institut universitaire des hautes études internationales, et un mariage avec Catherine, une Genevoise: la cité de Calvin devient son port d’attache. Il le quittera souvent, pour chaque fois y redéposer ses valises. «Il est tombé très jeune dans la marmite du développement et de la cause humanitaire», explique Jean-Luc Maurer qui fut son directeur à l’Institut universitaire d’études du développement (IUED). «C’est son côté Obélix», allusion non voilée à la silhouette truculente de Jean-Pierre Gontard, toujours impeccablement sanglée dans des pantalons de toile beige. Il a la panoplie de l’universitaire propre sur lui: blazer, mocassins noirs, et, invariablement, le téléphone portable à portée de main.

Au Cameroun d’abord, il accomplit un service national paisible pour la France au sein de la radio nationale. Les choses se pimentent lorsque le jeune homme cède aux appels du pied de Jacques Freymond, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Direction la Guinée équatoriale. Tout juste indépendant, le pays ploie sous le joug sanguinaire de Francisco Macías Nguema, «le premier fou au pouvoir que j’ai approché». Suit le Gabon, d’où Jean-Pierre Gontard est chargé de rétablir un pont aérien avec le Biafra, ce morceau du delta du Niger, riche en pétrole, sécessionniste, et surtout affamé par le blocus de l’armée nigériane. Il y côtoie les «french doctors», Kouchner, Récamier… Il y croise, moins affables, des soldats nigérians, qui le jettent dans une prison militaire. Au bout de trois semaines, il s’évade avec la complicité de collègues de la Croix-Rouge. A-t-il eu peur? «Peur? La peur s’apprivoise», lâche-t-il crânement. «Jean-Pierre a la tête bien sur les épaules. Il est très sûr et il n’a pas peur du danger. Avant chaque mission, nous évaluions les risques. S’ils étaient trop importants, nous ne partions pas. Il nous est arrivé de nous tromper», confirme Noël Saez, son «double» français pour la médiation en Colombie.

Retracer les pérégrinations de Jean-Pierre Gontard pour le CICR, c’est dresser l’inventaire des conflits marquants de la fin des années 1960 et du début des années 1970: le Vietnam, où s’enlise l’armée américaine; le Bangladesh qui lutte pour s’émanciper du Pakistan occidental; le Moyen-Orient lors du «Septembre noir» qui voit la Jordanie écraser par milliers les militants d’une guérilla palestinienne devenue trop agressive.

Et puis, «j’ai été fatigué de voir les effets du fanatisme politique, religieux et ethnique. Plutôt que d’observer les guerres, j’ai eu envie de travailler sur leurs causes», explique-t-il. Retour à la case universitaire, l’IUED, en conservant, toujours, un pied voire deux sur le terrain. Au sein de l’Institut, il monte le Service études et projets, SEP, «comme «cèpe», taquine Jean-Luc Maurer, un clin d’œil à son origine gasconne et à ses talents de cuisinier.» Et à ses passions terriennes, la marche, la pêche et la cueillette des champignons. «C’est toujours lui qui cuisine: des bars au gros sel, des cuissots de chevreuil…», salive Claude Auroi, un autre compère de l’IUED, qui s’est régalé à la table réputée accueillante des Gontard.

Avec le SEP, l’IUED devient l’un des régisseurs suisses des programmes de développement de la Direction du développement et de la coopération. Gilbert Rist enseignait lui aussi à l’IUED. Il se souvient: «Il y a eu des discussions houleuses entre les «pragmatiques», qui pensaient que les projets de développement allaient apporter, sinon du bien être, une amélioration de vie dans les pays du Sud, et nous, les «critiques», qui pensions que ça n’allait pas marcher et constations d’ailleurs que les résultats n’atteignaient pas les promesses. Ce débat a traversé toute l’histoire de l’IUED. On s’est parfois fâchés, mais on ne s’est jamais exclus mutuellement.»

Jean-Pierre Gontard est le porte-drapeau des «développeurs»: «J’ai la saine illusion que l’on peut contribuer à faire reculer les conflits en modifiant les circonstances socio-économiques. Je suis un Don Quichotte. Sans ambitions démesurées. Je ne cherche pas à humaniser la guerre mais à modifier les situations.» «Un utopiste réaliste, aux nerfs d’aciers», retouche sa fille. «Un érudit humaniste», souffle une autre admiratrice, son assistante Yasmine Ammane, à la dévotion aussi discrète qu’efficace. Un universitaire tout-terrain en somme? «C’est ce que vous diraient mes «ennemis», raille l’ex-chef du SEP. Mais c’est vrai, on peut considérer que j’ai sacrifié ma carrière universitaire pour une carrière opérationnelle.» Jean-Pierre Gontard, tellement plus baroudeur que théoricien.

Jusqu’à 17 pays accueillent alors des projets du SEP. «Onze d’entre eux étaient en conflit ou en sortaient. Je me suis rendu compte que j’avais certaines facultés pour discuter avec des gens peu fréquentables. Et j’ai recommencé à me mêler de conflits.» Comme le génocide au Rwanda. A Genève, il lance dès juin 1994 une table ronde «écoute et réconciliation»: il s’agit de permettre aux Hutus et aux Tutsis de se parler à nouveau. Puis en juillet et août, alors que les Mille Collines ruissellent encore de sang, il accompagne sur place des médiateurs. Il est à l’aise en Afrique: «Il n’y a pas en lui la moindre once de distance raciste, relate Jean-Luc Maurer. Si vous l’aviez vu, dévalant cette pente main dans la main avec le maire de Bujumbura (Burundi)… Les Africains sont ses frères.»

Il ne l’est pas moins en Amérique latine: en 1998, il devient l’émissaire de Berne (DFAE) pour le processus de paix en Colombie, un pays qui l’attire particulièrement et dont il manie la langue dans ses moindres nuances. Son cahier des charges: renouer le fil entre Bogota et les guérillas, l’Armée de libération nationale (ELN) d’abord, puis les FARC, et obtenir la libération de leurs otages. Dix ans d’allers-retours incessants entre Genève et Bogota, d’équipées discrètes et périlleuses dans la touffeur de la jungle. Des liens, assurément, il en noue. De solides et de grisants, au sommet des FARC comme avec l’Etat colombien. Il a à cœur de rappeler que ses bons offices ont aidé à la libération de centaines de séquestrés. La France, obnubilée par la captivité d’Ingrid Betancourt, saisit tout l’intérêt qu’elle peut tirer de ses relations exclusives tissées au fin fond de la forêt. A compter de 2005, il n’est plus l’émissaire de la seule Suisse, mais représente aussi Paris et Madrid, en tandem avec Noël Saez.

Bogota laisse faire, jusqu’à l’été passé, et soudain se met à l’accabler: il est «sympathisant d’une organisation terroriste», il est «sorti des limites de son mandat», il a apporté une rançon aux FARC. Ces accusations, qui lui valent une poursuite de la justice colombienne, ont trouvé quelque écho en Suisse. Outre-Sarine, la Weltwoche le dépeint en intermédiaire, bien plus qu’en médiateur, vendu à l’idéologie marxiste. Jean-Pierre Gontard clame son enracinement social-démocrate et fourbit ses arguments: «Evidemment, cette mission de facilitation imposait de pas être allergique au discours marxiste. Ou du moins, de pouvoir l’analyser sans attraper des boutons. Pour discuter avec les talibans, il est préférable d’avoir lu le Coran. Cela ne fait pas de vous un islamiste, si?» Imparable. On insiste: mais tout de même, ces photos d’embrassades avec Marulanda et Reyes (numéros 1 et 2 des FARC, morts en 2008), cette facilité à dialoguer avec des scélérats? Empathie? Désinvolture? Ou excès de naïveté, comme certains l’ont suggéré? «Devoir, rétorque Noël Saez. Soyons clairs. Ces gens sont des criminels. Oui, ce sont des assassins et des preneurs d’otages. C’est précisément pour ces raisons que nous devions entrer en contact avec eux. Et quand nous avions des choses désagréables à dire aux FARC, nous le faisions. Nous entretenions les mêmes relations avec eux qu’avec le gouvernement Uribe.»

D’ailleurs, il est des «empathies» que Jean-Pierre Gontard assume sans se défiler: «Oui, j’ai de l’empathie pour les combattants, tous les combattants, admet-il crûment. Pour les soldats réguliers, parce qu’ils effectuent leur service ou qu’ils n’ont pas d’autre boulot. Les paramilitaires parce qu’ils peuvent être aussi paumés et embobinés que des guérilleros. Je déteste les armes. Mais, oui, j’ai de l’empathie pour ces gens aspirés par la machine à broyer les pauvres types.»

Il n’en a plus beaucoup en revanche pour ces dignitaires colombiens qui, hier, lui tapaient dans le dos, utilisaient ses services et l’ont manipulé au besoin, pour aujourd’hui le vouer aux gémonies. «Il est combatif, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, affirme Pascal Maurer, l’un des trois avocats rémunérés par le DFAE pour sa défense. Il ne se contentera pas d’une affaire qui finit en eau de boudin (un classement). Nous voulons un non-lieu. Qu’il soit reconnu innocent des accusations portées contre lui.»

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