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Donald Trump, accélérateur des populismes européens

L'arrivée du milliardaire américain à la Maison-Blanche pourrait profondément influer sur les élections à venir de ce coté-ci de l'Atlantique. Autriche, France, et Allemagne sont dans la ligne de mire, tandis que les populistes d'Europe centrale se frottent les mains

La scène se passe à Bruxelles ce lundi. Interrogé lors du briefing quotidien sur la possible élection de Donald Trump aux Etats-Unis et sur son impact de ce côté-ci de l’Atlantique, le porte-parole de la Commission européenne évite même de citer le nom du milliardaire. La préférence de Jean-Claude Juncker, patron de l’UE? «Il préférerait évidemment une femme au pouvoir à Washington», lâche le responsable de la communication communautaire.

On a compris: l’UE s’attend à un séisme venu d’Amérique si Donald Trump accède à la Maison-Blanche. Un séisme multiforme, car ce dernier incarne l’opposé de tout ce que l’édifice institutionnel communautaire tente encore de préserver contre vents et marées, avec de plus en plus d’échecs à la clé: relocalisation des migrants, défense du libre-échange, lutte contre les replis nationaux constatés partout, défense de la libre circulation des travailleurs…

Un dépit bruxellois

Le dépit bruxellois n’est toutefois pas l’essentiel. Car pour la plupart de ces domaines, les décisions ne sont pas prises du jour au lendemain, et l’avenir de l’UE est beaucoup plus, aujourd’hui, suspendu au bon déroulement ou non du Brexit britannique. L’impact majeur d’une «Trumpisation» de la politique américaine pourrait d’abord se traduire sur le plan électoral. Pour le politologue français Pascal Perrineau – dont une étude réalisée pour «Le Monde» vient de démontrer que 40% des sondés rejettent le système politique actuel dans l’Hexagone tandis que 20% s’avouent tentés par un régime autoritaire – le phénomène Trump va «naturellement doper le cœur de l’extrême droite européenne et française: à savoir le rejet des élites». Impossible, avec Trump aux commandes de la première puissance mondiale, de continuer à diaboliser Marine Le Pen – elle a tweeté ses «félicitations» dès ce matin, tout comme son père Jean-Marie Le Pen – dont les affiches, lors de la dernière université d’été du Front national à Fréjus, vantaient «La France apaisée».

Plus difficile encore de diaboliser le premier ministre hongrois Viktor Orban et son mur anti-migrants qui a fait tant couler d’encre. Idem en Pologne, dirigée depuis 2015 par la première ministre de droite dure Beata Szydlo. «Trump serait, pour ces populistes, un formidable accélérateur. Un apôtre des murs anti-migrants à la Maison-Blanche: vous imaginez?» reconnaissait mardi un eurodéputé français proche d’Alain Juppé. Interrogé mercredi matin au Forum de Haute Horlogerie, le spécialiste de l'Islam Gilles Kepel confirmé que cette élection devrait naturellement donner des ailes à la présidente du FN: "Je ne pense plus qu'il faille complètement évacuer l'hypothèse selon laquelle Marine Le Pen remporte le deuxième tour de la présidentielle française" a-t-il déclaré.

Une opprobre généralisé

Les pays les plus directement touchés par la vague Trump seront toutefois, d’après les observateurs, les grands pays européens. Non pas parce que ce dernier s’empressera de les affronter diplomatiquement – même si ses très bons sentiments affichés pour l’heure vis-à-vis du Russe Vladimir Poutine risquent de les prendre à revers sur les dossiers de l’Ukraine et de la Syrie – mais parce qu’il sape, d’un coup, la crédibilité des dirigeants en place et de leurs principaux opposants. «57% des Français estiment que la démocratie fonctionne mal en France et 77% pensent qu’elle fonctionne de moins en moins bien», écrit Pascal Perrineau dans «Le Monde». «L’élection de Trump, ce serait d’abord l’opprobre généralisé sur le système médiatique, politique et financier qui a tout fait pour empêcher son élection» poursuivait récemment le politologue.

En Allemagne: Pegida misait sur le séisme

En Allemagne, le parti antimusulman Pegida et le parti d’extrême droite AFD misaient sur un séisme politique aux Etats-Unis pour se préparer aux législatives d’octobre 2017 et, avant cela, pour bousculer le débat lors de l’élection du prochain président de la République (par le parlement) en janvier 2017.

En Italie: Cinq Etoiles en embuscade

On sait qu’en Italie, le mouvement Cinq Etoiles de Beppe Grillo croit son heure arrivée si le président du Conseil Matteo Renzi perd le référendum institutionnel du 4 décembre sur la transformation du Sénat. Ce qui relancerait les spéculations sur l’instabilité de la Péninsule et les menaces sur les banques transalpines. Le 4 décembre est aussi la date de la nouvelle élection présidentielle autrichienne lors de laquelle le candidat d'extrème droite Norbert Hofer va tenter de prendre sa revanche sur l'indépendant / écologiste Alexander Van der Bellen.

En France: une campagne analysée

Enfin, en France, la primaire de la droite en cours est déjà sous l’influence de Donald Trump. L’ancien président Nicolas Sarkozy, après avoir envoyé des émissaires aux Etats-Unis pour observer la campagne «colérique» du milliardaire, a calé son discours protestataire anti-élites sur celui de Trump pour espérer se qualifier pour la course à l’Elysée, en mai 2017. «Il n’y a qu’une question: le rejet des élites par le peuple», répétait encore ces jours-ci Sarkozy, qui espère tacler son principal rival Alain Juppé sur ce sujet lors du prochain débat télévisé le 17 novembre.

Donald Trump, ou le révélateur de tout ce qui ne va plus en Europe? «C’est la crise de légitimité que son élection peut provoquer qui m’inquiète le plus juge, à Bruxelles, un vétéran de la Commission européenne. Tous ceux qui refusent les textes signés à Bruxelles vont voir dans son élection un blanc-seing. Or depuis ses débuts fin 2014, la nouvelle Commission européenne n’a cessé de perdre en autorité face aux Etats membres. Trump va contribuer à déliter l’édifice car il symbolise, dans tous les domaines, l’unilatéralisme et la préférence nationale qui a tant causé de malheurs à l’Europe dans le passé.» Autre victime de possibles dommages collatéraux: la Banque centrale européenne, dernier rempart de l’euro qu’elle défend avec sa politique monétaire controversée d’assouplissement quantitatif, dans un contexte de croissance presque atone et toujours fragile (1,7% en 2016, moins de 1,5% prévu en 2017)

Seule voix dissonante: celle des personnalités politiques avant tout inquiètes des dégâts causés dans le monde par l’impérialisme américain des années Bush, et favorable à un réalignement de l’Europe vers la Russie, comme l’ancien ministre français socialiste de la Défense Jean-Pierre Chevènement. «Au moins, Trump n’est pas interventionniste et cela va faire une énorme différence. Cela va obliger l’Europe à regarder ses enjeux et ses intérêts en face», prédisait-il au «Temps» la semaine dernière, tout en préconisant le retour urgent à «une Europe des nations dont le pôle redeviendrait les Etats membres». Sauf que l’on voit mal une Europe désunie dont les budgets – et les capacités – de défense restent très inférieurs à ceux des Etats-Unis, prendre les décisions qui s’imposent face à une puissance américaine de plus en plus unilatérale et imprévisible.

Accélérateur du populisme européen, Donald Trump pourrait bien, aussi, être l’accélérateur de l’actuelle désintégration institutionnelle d’une Union déjà fragilisée par le Brexit.

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