Il y a tout juste une semaine, l’administration américaine de Donald Trump avait brandi le drapeau blanc face au régime syrien: «Notre priorité n’est plus de déloger (le président syrien Bachar) el-Assad», indiquait, pour la première fois aussi clairement, Nikki Haley, l’ambassadrice américaine auprès de l’ONU. Mais mercredi, le président Donald Trump prenait son exact contre-pied: «Mon attitude envers la Syrie et Assad ont beaucoup changé», expliquait-il.

L’attaque chimique qui a tué mardi au moins 86 civils syriens, dont un tiers d’enfants, est à l’origine de ce revirement. Un revirement qui apparaît aussi subit que total, du moins si l’on s’en tient aux déclarations du président et de ses proches: la même Nikki Haley, devant un Conseil de sécurité des Nations unies qui peinait à contourner un veto russe sur la question, menaçait tout de go de possibles représailles. «Il y a des circonstances dans lesquelles nous (Américains) devons entreprendre nos propres actions», soulignait-elle en faisant écho aux propos d’un président qui constatait, en évoquant la mort «d’enfants innocents»: «Nous parlons maintenant d’un niveau complètement différent.»

Un coup de bluff? Une réaction «émotive» devant les images que le président américain a découvertes à la télévision? Jusqu’ici, Donald Trump avait dessiné une tout autre vision pour la région. Un seul ennemi à abattre: l’organisation de l’État islamique et son califat autoproclamé à la frontière entre l’Irak et la Syrie. Dans cette perspective, Bachar el-Assad était présenté comme un mal nécessaire. «L’idée de combattre simultanément Assad et l’État islamique est une folie et une idiotie», maintenait Trump. Aux côtés d’Assad et de son allié russe Vladimir Poutine, il semblait lui-même se percevoir comme le troisième pilier formant un trio d’«hommes forts» capables de terrasser l’hydre islamiste.

La coïncidence est troublante: celui qui, dans son entourage, défendait avec le plus de détermination cette vision des choses n’était autre que Steve Bannon, le conseiller stratégique du président, qui vient d’être brusquement écarté du Conseil national de sécurité, l’instance qui détermine les lignes de force de la politique internationale américaine.

Désormais, à en croire le ton général qui émane de l’administration républicaine depuis l’attaque chimique de mardi, la lune de miel avec Assad est terminée. A ce point que le porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer, en venait à formuler des propos inhabituellement multilatéralistes, en promettant de consulter «tous nos alliés autour du globe» pour formuler une réponse appropriée à l’attaque de mardi.

Ce possible revirement américain, pourtant, risque fort de se voir rapidement confronté à la réalité. Bien qu’elle ait officiellement réclamé, jusqu’au dernier jour, le départ de Bachar el-Assad, l’administration de Barack Obama avait laissé se créer la situation actuelle. C’est dans des circonstances pratiquement similaires que l’ancien président démocrate avait permis au régime syrien, en 2013, de franchir la «ligne rouge» qu’il avait tracée et gazer impunément sa population dans la banlieue de Damas, provoquant plus de 1000 morts. Entre-temps, la Russie est solidement installée aux côtés de Bachar el-Assad, rendant bien plus incertaine encore toute idée pour les Etats-Unis d’intervenir militairement dans le pays. «Il faut se souvenir qu’il y a des conseillers russes dans toutes les bases militaires d’Assad. Toute frappe signifierait des morts russes», estimait Colin Kahl, un ancien haut responsable à la défense de l’administration Obama.

Plutôt que de déboucher sur une aventure guerrière des Etats-Unis contre le régime de Damas, la colère affichée par l’administration Trump pourrait ainsi avoir des répercussions sur la troisième base du triangle, c’est-à-dire sur la relation avec l’homme fort du Kremlin Vladimir Poutine. A cet égard, la représentante américaine à l’ONU avait des mots très durs à l’endroit de Moscou, qui n’avaient rien à envier à ceux que tenait il y a peu, dans la même enceinte, un John Kerry.

A cet égard, un autre acteur pourrait avoir un rôle à jouer. Dans le concert général de réprobations qui a suivi l’attaque chimique en Syrie, le gouvernement israélien est monté en première ligne, affichant sa certitude «à 100%» que l’attaque était bien le fait de l’aviation syrienne. Les rapports entre Israël et Damas n’ont cessé de se tendre ces dernières semaines, et il paraît établi que les Israéliens ont l’oreille de Donald Trump en matière de sécurité dans la région. Simple hasard? Moscou affirmait jeudi être prêt à reconnaître Jérusalem-Ouest comme la capitale de l’État hébreu. Du jamais vu. Et une manière, sans doute, de tenter d’amadouer aussi bien les Israéliens que les Américains.