Qui s’acharne le plus sur l’autre? Donald Trump a relancé ce week-end sa guerre contre CNN, après s’en être violemment pris à deux journalistes de la MSNBC. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’en donne à coeur joie. Il propose de renommer la chaîne «FNN», pour «Fraud News Network», a publié une vidéo d’une simulation d’un combat de catch le montrant en train de frapper un homme avec le logo de CNN sur le visage, et a fait réagir la chaîne, qui dénonce, dans un communiqué, «un jour triste, où le président américain encourage la violence à l’égard des reporters». «Nous continuerons à faire notre travail. Il devrait commencer à faire le sien», poursuit le communiqué.

Donald Trump a eu il y a quelques jours une occasion rêvée pour attaquer CNN: la chaîne a dû retirer un article mis en ligne le 22 juin qui affirmait que le Congrès enquêtait sur des liens entre l’entourage du président américain et un fonds d’investissement russe. L’article ne se basait que sur une seule source, anonyme. Un faux pas anti-Trump aux lourdes conséquences. Trois journalistes ont dû démissionner dans la foulée.

«Organe de haine et de colère»

Si Donald Trump s’en prend ainsi à la chaîne, c’est que CNN ne cache pas son aversion à son égard. Cela n’a pas toujours été le cas. Donald Trump a évoqué CNN dans 433 de ses tweets. Mais ce n’est que depuis le printemps 2016 que le ton devient agressif. Il attaque Jeff Zucker, le patron de CNN, un «organe de colère et de haine» selon ses propres termes, qu’il rebaptise «Clinton News Network». Il lui décoche des flèches empoisonnées et s’en prend à des journalistes-vedettes qu’il affuble de noms d’oiseaux. Mais à y regarder de plus près, cette apparente animosité entre Donald Trump et Jeff Zucker cache une certaine connivence. Tous deux ont le goût du spectacle, et ont apparemment besoin l’un de l’autre.

Les deux hommes se connaissent depuis une quinzaine d’années. C’est Jeff Zucker, alors à la NBC, qui a en quelque sorte fait de Donald Trump une star de la téléréalité en décidant de mettre l’émission «The Apprentice» en prime time. En clair, l’actuel patron de CNN a contribué à l’ascension de l’homme d’affaires comme personnage public: il lui a indirectement permis d’accéder à la fonction qu’il exerce aujourd’hui. Donald Trump le qualifie de «brillant» dans un livre. Le 5 novembre 2012, il va jusqu’à écrire, dans un tweet, que sa nomination à la tête de CNN serait un «excellent choix». Quatre ans plus tôt, en 2009, Jeff Zucker a été vu au mariage de la fille de Donald Trump, Ivanka, avec Jared Kushner.

Il a senti le bon filon

Leurs liens se sont depuis distendus. Grâce à Trump et à sa présidence si particulière, CNN a vu son audience monter en flèche. Jeff Zucker a senti le bon filon. Régulièrement accusé d’avoir permis à Donald Trump d’être élu - CNN lui a beaucoup donné la parole pendant la campagne et a engagé son ancien chef de campagne Corey Lewandowski comme commentateur –, le voilà qui incarne aujourd’hui la résistance face à Trump. Malgré son panel de commentateurs qui soutiennent le président, le ton anti-Trump de la chaîne est explicite. L’interview, en février 2017, de la conseillère du président Kellyanne Conway par le journaliste-vedette Jake Tapper a connu un succès immense, le reporter, réputé pour son professionnalisme et son intégrité, n’ayant pas cherché à masquer son scepticisme. Ses expressions faciales sont parlantes.

Le New York Times Magazine raconte dans une fascinante enquête publiée en avril dernier comment Jeff Zucker, présent ce jour-là en régie, a oeuvré pour que l’interview ressemble à un spectacle. Il a fait de CNN un «Trump reality show». Née en juin 1980 sous l’impulsion de Ted Turner, la chaîne d’informations en continu se caractérise par ses «breaking news» permanentes. L’élection de Donald Trump est arrivée comme un cadeau, alors que CNN, qui a connu son heure de gloire pendant la guerre du Golfe en 1991, commençait à s’essouffler face à ses rivales. Avec Donald Trump, un seul petit tweet peut faire l’objet de plusieurs heures d’antennes, à force d’être analysé, décortiqué, commenté sous toutes ses coutures.

Jeff Zucker a commandé ce printemps une enquête pour s’assurer que les attaques contre Donald Trump n’affectaient pas la réputation de la chaîne. Les résultats ont de quoi le rassurer. CNN a d’ailleurs connu son année la plus lucrative en 2016.

Piégé par une caméra cachée

Ce n’est pas le seul média à subir la colère de Donald Trump. Le 27 juin, le président a tweeté: «Ils ont donc attrapé Fake News CNN, mais qu’en est-il de NBC, CBS & ABC? Qu’en est-il des défaillants @nytimes & @washingtonpost? Ce sont tous des Fake News!». Seule Fox News, chaîne pro Trump par excellence, a ses faveurs.

Dans The Intercept, le journaliste Glenn Greenwald dénonce un «matraquage médiatique», qui «exagère la menace posée par le Kremlin». L’article retiré du site n’est pas le seul faux pas de CNN. Il y a quelques jours, une vidéo de Project Veritas, un groupe d’activistes conservateurs, a semé la pagaille. Tournée en caméra cachée, on y voit un producteur de CNN, s’adonner à des aveux: oui, l'«affaire russe», dont les comptes-rendus quasi quotidiens ne reposent pas toujours sur des faits tangibles, est du pain bénit car elle permet de «faire de l’audience». CNN n’a pas démenti.