Moyen-Orient

Donald Trump laisse la Syrie au chaos et à Daech

Le président américain a annoncé le retrait immédiat de ses troupes. Une erreur, selon la classe politique américaine presque unanime. Une catastrophe pour les Syriens

«Mission accomplie en Syrie», a claironné Donald Trump via son compte Twitter mercredi. Le président américain a dans le même temps annoncé la défaite complète du groupe Etat islamique (EI) et, en conséquence, le retrait total et presque immédiat des troupes américaines en Syrie. A Raqqa, dont les djihadistes avaient fait leur capitale, on accueille la nouvelle avec la plus grande circonspection: un attentat attribué à l’EI a endeuillé la ville mardi. Et le long de la frontière avec la Turquie, où les miliciens kurdes creusent en toute hâte des tranchées pour endiguer une éventuelle offensive turque, une étudiante se dit épouvantée: «La guerre est imminente!»

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La décision américaine constitue un virage à 180 degrés, qui a créé la surprise y compris à l’intérieur du camp républicain et même au sein du gouvernement. Les alliés de Washington aussi sont pris de court, à commencer par les Kurdes, qui considèrent cette volte-face comme un coup de poignard dans le dos. Plus généralement, ce changement de cap bouscule la configuration militaire et politique de toute la région. Qui occupera le terrain laissé libre par les Américains? Beaucoup craignent que ce soit la Russie et le régime de Bachar el-Assad ou, pire, la Turquie.

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Sur les routes défoncées du nord-est syrien, où les Kurdes sont majoritaires, les convois de blindés américains circulent sans étendard ni drapeau, par discrétion. Pourtant, tous les reconnaissent et personne ne se plaint des trombes de poussière qu’ils soulèvent, car les Américains sont ici choyés et considérés comme de précieux alliés.

La guerre contre l’EI n’est pas terminée

Combien sont-ils? Deux mille, avance-t-on généralement, mais selon Riad Darar, coprésident du Conseil démocratique syrien, qui ne veut pas entrer dans les détails, «ils ne seraient pas loin de deux fois plus, si l’on prend en compte l’ensemble des forces sur le terrain: instructeurs, agents de la CIA, conseillers et forces spéciales». Il y aurait des Français aussi, 200 environ, et des Britanniques en petit nombre. «Le retrait a déjà commencé», annonce-t-on à Aïn Issa, non loin de Raqqa, au quartier général des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition de milices kurde et arabe épaulée par les Etats-Unis: un premier contingent américain aurait quitté mercredi Manbij, une ville cruciale à la limite ouest de la zone sous contrôle kurde.

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Dans un communiqué, l’état-major des FDS déplore une décision hâtive contraire au bon sens: «La guerre contre le terrorisme n’est pas terminée. L’EI est moribond, mais la phase actuelle est délicate. Chacun devrait intensifier ses efforts et la coalition devrait au contraire augmenter son soutien à nos combattants sur le terrain.» Les djihadistes ont montré ces derniers mois que même s’ils avaient changé de tactique et qu’ils ne contrôlaient plus de grands territoires, ils gardaient néanmoins toute leur capacité de nuisance, notamment par l’organisation d’attentats suicides.

Toute la politique du Conseil démocratique syrien, qui chapeaute les FDS et est de facto l’institution la plus puissante du nord-est syrien, est liée à la présence américaine, explique son coprésident Riad Darar: «Elle nous offre la garantie que la Turquie ne nous attaquera pas; en contrepartie, nous pourchassons les djihadistes, même au-delà de notre zone d’influence.» Il ajoute non sans fierté que ses combattants «engrangent les victoires sur le champ de bataille face aux djihadistes, notamment dans les alentours de Hajin, leur dernier poste de commandement, au sud de Deir ez-Zor.» Ironiquement, c’est la prise de Hajin à la fin de la semaine dernière qui a précipité la décision américaine: elle permet au président Donald Trump d’affirmer, même fallacieusement, que le but est atteint avec la défaite de l’EI.

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«Je m’attends au pire, mais j’espère encore le meilleur»

Parallèlement à la lutte contre le terrorisme, le déploiement américain en Syrie répondait aussi à des considérations géostratégiques régionales. «Les Américains ne nous abandonneront pas, car ils sont en Syrie pour contrer la Russie et l’Iran. Si l’armée turque nous attaque, nous résisterons et la guerre sera terrible. Bachar el-Assad en profitera pour reprendre des territoires, la Russie et l’Iran pour étendre leur influence, enfin l’EI se reconstruira. Ce scénario catastrophe ne se produira pas», martelait Riad Darar, qui n’était pas le seul à penser que la présence américaine était appelée à s’inscrire dans la durée. Désormais, de nombreux Kurdes se sentent trahis, comme Dana Hesen, une jeune habitante de Qamishlo, qui «s’attend au pire, mais espère encore le meilleur».

Tous les signaux sont au rouge: de l’autre côté de la frontière rectiligne tracée par les diplomates britannique et français Mark Sykes et François Georges-Picot, la Turquie a amassé ses troupes et ses chars d’assaut. Côté kurde, on creuse la boue pour aménager des abris. A Qamishlo, capitale de la région kurde autonome et ville de passage entre la Turquie et la Syrie, la désinvolture a cédé le pas à la peur et à un sentiment d’urgence. Il y a trois jours, Recep Tayyip Erdogan a déclaré avoir l’aval de Donald Trump pour intervenir en Syrie. Peut-être était-il dans la confidence?

«Une erreur colossale»

Quelques milliers de manifestants ont défilé jeudi dans la grisaille et le froid à Kobané, autre ville frontière, pour appeler les Etats-Unis à revenir sur leur décision. Parvenus en face d’une base de la coalition, ils ont transmis une lettre de requêtes. Parmi leurs demandes, l’une est adressée à l’ONU pour que soit créée une force d’interposition.

Pour Marco Rubio, le sénateur républicain de la Floride, la décision de se retirer constitue «une erreur colossale qui aura des conséquences lourdes dans les mois et les années qui viennent. L’Etat islamique a certes été frappé, mais il n’a pas encore été défait, et il n’y aura plus personne dans la région pour combattre ce groupe. L’autre raison pour laquelle il s’agit d’une immense erreur, c’est que cela laisse le champ entièrement libre à la Russie et même à l’Iran.»

Mais les Etats-Unis aussi pourraient avoir à subir les conséquences de la décision de Donald Trump. En modifiant drastiquement sa politique sans consulter aucun de ses alliés ni même prendre avis auprès de sa hiérarchie militaire, Donald Trump décrédibilise les Etats-Unis sur la scène internationale. Qui voudra encore d’une alliance militaire avec Washington au vu de la manière dont les Kurdes auront été traités, sinon lâchés? De même, les alliés traditionnels pourraient se montrer réticents à l’avenir lorsqu’il s’agira d’entrer dans une coalition menée par les Etats-Unis.

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