ÉTATS-UNIS

Donald Trump, l’impunité de l’éphémère

Le millionnaire a appuyé toute sa campagne sur les réseaux sociaux, jusqu'à l'issue finale. Le livre «#Trump» a récemment raconté ce rapt viral. Bonne feuilles

On ne connaît pas la fin de cette histoire. Il est aujourd’hui très difficile d’en prédire l’issue. Quoi qu’il advienne, ce ne sera pas une fin, mais le début d’une traversée en eaux agitées ou le deuxième service, un peu réchauffé, de la même cuisine. On n’en sait rien. Car pour le dire, il faudrait que nous puissions savoir ce qui est dans la tête des 14 millions d’Américains qui ont voté pour Donald Trump aux primaires, et peut-être aussi des 12 autres millions qui ont voté pour Bernie Sanders, autrement dit qui n’ont pas voté avec les seize millions de citoyens ayant préféré Hillary Clinton.

Pour pouvoir le savoir, il faudrait non seulement être dans la tête des électeurs américains, mais pouvoir aussi se pencher sur la partie de leur cerveau qui serait comme une boîte de réception mentale qui ne cesserait de se remplir, pourriels compris, de messages qui auraient pour titre «Amérique», «minorités», «emploi», «violence», «globalisation», «terrorisme», «immigration»!

Des électeurs perdus

Ce ne sont pas les sondages qui nous aideront parce que la machine à sondage, comme tout le reste, a des ratés depuis pas mal de temps. Accros, les médias et les sites d’informations politiques les font défiler en direct, comme les cours de la bourse. Vendez du Trump, achetez du Hillary! Or, mentir au sondeur est devenu une seconde nature chez ceux qui n’osent pas avouer qu’ils sont perdus.

Perdus d’être blancs dans un pays qui le devient de moins en moins. Perdus d’être de plus en plus pauvres dans un pays où les riches sont de plus en plus riches. Perdus quand les élites politiques et les appareils de partis semblent si déconnectés de la réalité de l’homme du commun, si distants, qu’ils apparaissent aux militants comme des gouvernements en exil installés dans leur QG, à Washington, à Londres ou à Paris. Perdus? Ou au contraire hautement lucides, de plus en plus souvent et de plus en plus nombreux à dire qu’ils ne comprennent plus. Où qu’ils ne sont plus d’accord.

Donald Trump a déjà marqué l’histoire des Etats-Unis. On se souviendra de lui. Déjà, comme ici, il entre dans les livres. Quand il est apparu sur la scène et a commencé à parler, dès ses premiers mots, on a su qu’il sortait de derrière le miroir, qu’il entrait dans la lumière en surgissant de la face obscure de l’Amérique. Comme les membres d’un clan s’assemblent, il a pris place autour de la table d’une fratrie dont les noms sont, pour beaucoup et à des titres divers, à tout jamais gravés dans les mémoires: Joe McCarthy, George Wallace, Richard Nixon, Dick Cheney, Donald Rumsfeld.

Outrancier et caricatural

Outrancier, caricatural, Donald Trump donne le sentiment d’avoir complètement abandonné toute prétention à la civilité. Inscrivant son discours dans la provocation sans limites, il a, dès son entrée dans la course, mis le système en échec. Par rafales, ce sniper des réseaux sociaux dynamite toutes les conventions du langage politique et prend au passage en otage et au piège la machine médiatique. Comme la fracture hydraulique fait surgir le gaz de schiste, Donald Trump, en jouant sur la peur, la division, la brutalité d’une parole désinhibée, est parvenu à libérer des énergies souterraines sur lesquelles il compte pour atteindre son objectif.

L’Amérique a donc produit un nouveau monstre! Vraiment? Où est-ce aussi l’époque? Nous avançons l’hypothèse que le phénomène Trump s’explique à la fois par des conditions propres à la situation américaine actuelle, mais aussi par un environnement, un écosystème plus global, et notamment une révolution technologique dont on ne peut plus désormais sous-estimer l’impact sur le fonctionnement du jeu politique et la pratique démocratique aux Etats-Unis, en Europe et à travers la planète.

Le modèle du Brexit

Donald Trump est ainsi l’incarnation américaine de quelque chose d’infiniment plus large qui est aussi en train de se jouer ailleurs; malgré des différences importantes, le Brexit en fut la version britannique. Nous pensons enfin que si la montée du populisme anti-establishment à laquelle nous assistons est née de conditions politiques spécifiques, elle est aussi amplifiée par le régime de connectivité radicale dans lequel nous vivons aujourd’hui. Accéléré, hystérique, le temps technologique que nous imposent nos écrans mobiles affecte notre capacité individuelle et collective à délibérer, acte essentiel d’une saine démocratie.

Le succès du candidat new-yorkais est la résultante de plusieurs circonstances auparavant distinctes que la dynamique de la campagne présidentielle fait soudainement converger et dont il tire pleinement parti.

En premier lieu, la désagrégation complète du Parti républicain, elle-même aboutissement de trente ans d’une stratégie d’isolement de la base au profit des élites financières, a permis à un homme qui n’est pas issu du sérail de l’emporter.

En deuxième lieu, la lente et tangible détérioration des conditions économiques des classes moyennes et laborieuses américaines a créé un terreau particulièrement favorable à la montée du populisme anti-establishment qui a caractérisé cette campagne, à gauche comme à droite.

Enfin, hors de toute considération politique ou économique, des révolutions sociétales lourdes sont à l’œuvre, notamment la «condition numérique» qui caractérise aujourd’hui nos sociétés avancées, et modifie habitudes et comportements.

Une politique refaçonnée

Comment, en effet, imaginer qu’après tant d’autres domaines: la finance, le commerce, l’information, le divertissement, le travail, l’acquisition et la dissémination du savoir et de la connaissance, comment imaginer que la politique ne soit pas elle aussi refaçonnée par les technologies, a fortiori à l’endroit même où elles naissent, aux Etats-Unis? On le verra, les technologies ont toujours joué un rôle prépondérant dans les présidentielles. Mais deux évolutions récentes ont précipité les choses: l’avènement du big data d’une part, carburant de la nouvelle économie, comme le pétrole l’était à l’ancienne, et l’augmentation de la performance de l’ensemble des dispositifs technologiques de l’autre.

Déstabilisation politique

De la même manière qu’il a saisi l’opportunité que lui offraient la déliquescence du Parti républicain et la lassitude des Américains devant la langue de bois des hommes politiques, Donald Trump joue pleinement avec ce que les technologies offrent désormais à chacun: bousculer l’ordre établi à un coût marginal.

Son élection serait évidemment un séisme politique d’amplitude majeure qui,  vu ses positions, signifierait un véritable saut dans l’inconnu pour les Etats-Unis et donc pour le monde.

S’il faut, malgré les inconnues, absolument tenter de comprendre les facteurs qui expliquent ce phénomène, c’est parce que la déstabilisation de l’ordre politique traditionnel serait infiniment plus inquiétante si elle devait toucher l’Amérique plutôt que, disons, l’Autriche, les Pays-Bas, la Hongrie ou la Suisse.

L’Amérique reste profondément insaisissable dans sa totalité. Insaisissable à elle-même d’abord: dans une dialectique identitaire et existentielle incessante, elle est constamment tiraillée entre ses aspirations, ses discours et la réalité.

Une société hétérogène

De l’extérieur, les Européens ont du mal à comprendre que la société américaine contemporaine est passée depuis longtemps outre la diversité. Elle est hétérogène, constituée d’éléments parfaitement disparates, agités simultanément par des courants tantôt convergents, tantôt divergents. Mais, contrairement à l’Europe aujourd’hui transformée sous la contrainte des flux migratoires engendrés par les guerres, c’est par choix, par vocation, que l’Amérique a, dès ses origines, choisi d’être bigarrée.

Le débat y est extraordinairement vif, encore amplifié quand, comme cette année, elle se cherche un président et que cette projection dans son futur l’oblige aussi à l’introspection.

Bon an, mal an, depuis la fin des années soixante, une fois les droits civiques de la minorité noire consolidés, ses adversaires défaits, comme George Wallace et Barry Goldwater, une fois la guerre du Vietnam terminée, les présidentielles américaines ont toujours obéi à une certaine prévisibilité à l’intérieur de l’affrontement rituel entre républicains et démocrates.

Immense anomalie

Pour les premiers, il convient de limiter le rôle du gouvernement, vu selon la formule de Ronald Reagan comme «le problème plutôt que la solution». Les Etats doivent avoir la priorité par rapport à l’Etat fédéral, à Washington. Pour les démocrates au contraire, parti fait des classes moyennes blanches éduquées et d’une coalition de minorités – les Noirs, les Latinos, les femmes, les minorités sexuelles – dont seul un gouvernement fort peut assurer la protection, le progrès social et économique passe par un Etat qui conserve un rôle distributif fort.

Avant Donald Trump, le champ de l’affrontement était balisé. Quel que soit le locataire de la Maison-Blanche, les fondamentaux de la politique étrangère américaine n’avaient, par exemple, jamais été remis en cause depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cette présidentielle tient donc sur tous les plans d’une immense anomalie. Faite d’un ensemble tournoyant de signaux indéchiffrables, elle est, à tous égards, un moment de rupture, un point de basculement.

Le livre est édité par Slatkine and Cie. Les abonnés du «Temps» bénéficient d’un tarif préférentiel de 18 francs. Il peut être commandé sur www.letemps.ch/trump. Frais de port en sus. En vente dans les librairies au prix de 22 francs

Le site du livre: http://hashtagtrump.site/wordpress/


(Ce texte est d'abord paru le 26 septembre 2016)

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