états-unis

Donald Trump fait le ménage dans l'«affaire russe»

Le président américain a limogé mercredi son ministre de la Justice Jeff Sessions, coupable d'avoir fait preuve d'indépendance dans ses fonctions. Il espère avoir les coudées franches face à une enquête qui empoisonne son mandat

Des centaines de personnes ont manifesté jeudi soir, devant la Maison Blanche à Washington et à New York. Brandissant des pancartes «Vous ne pouvez pas limoger la vérité» ou «Trump est un danger pour nous tous», les manifestants ont notamment demandé au Congrès d'intervenir pour «protéger l'enquête (russe)».

Un ami que vous avez nommé à une haute fonction vous déçoit car il ne fait pas ce que vous voulez, vous ne cessez de l’humilier allant jusqu’à vous moquer publiquement de son accent de l’Alabama, puis vous décidez de le limoger pour le remplacer par quelqu’un qui promet d’être fidèle et maniable. Voilà comment pourrait être résumée la fable Sessions.

Mercredi, à peine les résultats des élections de mi-mandat tombés, Donald Trump a limogé son ministre de la Justice Jeff Sessions, pour le remplacer, provisoirement, par le directeur de cabinet de ce dernier, Matthew Whitaker. Ce limogeage n’est pas une surprise. Il était attendu. Après avoir menti lors d’une audition publique, Jeff Sessions, jusqu’alors très proche de Donald Trump, s’est récusé dans l’affaire de l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016. C’était en mars 2017.

Affaiblir les enquêteurs

Donald Trump ne le lui a jamais pardonné. Le numéro deux du Département de la justice, Rod Rosenstein, qui subit aussi les piques régulières du président, a alors nommé Robert Mueller comme procureur indépendant pour enquêter sur l’éventuelle collusion entre Moscou et l’équipe de campagne de Trump. Une enquête qui empoisonne le mandat de Trump depuis le début, et qui va reprendre de plus belle ces jours, après la trêve électorale.

Le timing du limogeage n’a donc rien d’anodin. Il va bien au-delà d’une simple opération de diversion de la part du président pour masquer la victoire des démocrates à la Chambre des représentants. Mercredi, après s’être félicité d’un «immense succès» des républicains au Sénat puis avoir violemment attaqué des journalistes, Donald Trump n’a pas perdu une seconde en annonçant le départ de Sessions. D’autres limogeages pourraient suivre. Rod Rosenstein? Robert Mueller, lui-même? Alors qu’il pense déjà à la présidentielle de 2020 et amorce une deuxième partie de mandat qui s’annonce plus complexe, Donald Trump cherche à affaiblir les enquêteurs qui se rapprochent de son entourage, sans se soucier de la séparation des pouvoirs. Il pourrait aussi vouloir écarter tous les ministres et hauts fonctionnaires capables de lui faire de la résistance.

Whitaker critique Robert Mueller

Le ministre de la Justice ad interim a un profil qui mérite qu’on s’y attarde. C’est lui, désormais, qui est chargé de l’enquête russe, provoquant de vives réactions dans les rangs démocrates. Matthew Whitaker s’en est violemment pris au procureur indépendant et à son enquête dans une tribune publiée sur le site de CNN en août 2017. Son hostilité vis-à-vis de Robert Mueller ne fait pas l’ombre d’un doute.

Dans sa tribune, Matthew Whitaker reprend la terminologie chère à Trump. Il s’insurge alors de l’extension de l’enquête aux affaires financières du clan Trump, et écrit: «S’il continue d’enquêter sur les liens financiers sans que son mandat soit adapté, cela soulèvera de sérieuses inquiétudes sur le fait que l’enquête du procureur spécial ne soit en fait qu’une simple chasse aux sorcières.» Il enfonce le clou et demande à Rod Rosenstein d’agir, «sinon l’enquête de Mueller finira par ressembler à une expédition de fishing politique». «Cela ne serait pas seulement inhabituel pour une personnalité respectée comme Mueller, mais cela pourrait aussi être préjudiciable au président des Etats-Unis et à sa famille – et, par extension, au pays», insiste-t-il.

Dans une interview avec la chaîne, il avait même envisagé le scénario suivant: que Jeff Sessions soit remplacé par quelqu’un qui ne licencierait pas Robert Mueller, «mais réduirait son budget à un point tel que son enquête s’arrêterait presque complètement».

Récusation exigée

Pour les démocrates, cette nouvelle situation est inquiétante. Certains dénoncent un «abus de pouvoir», craignent une «grave crise constitutionnelle» et font déjà le parallèle avec Richard Nixon qui, en 1973, a ordonné à son ministre de la Justice de limoger le procureur chargé de l’enquête du Watergate.

Controversé, l’ultra-conservateur Jeff Sessions, qui est soupçonné de «sympathies» envers le Ku Klux Klan, a subi leurs foudres et a eu droit à de nombreux appels à la démission tout au long de sa carrière. Il n’a toutefois jamais cédé aux pressions de Trump, et ne s’est pas débarrassé de son numéro deux. Aujourd’hui, les démocrates exigent la récusation de Matthew Whitaker. La cheffe de file des démocrates à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, l’a fait savoir sur Twitter. Il n’y a pas que son opinion partagée sur CNN qui pose problème. Matthew Whitaker est aussi un proche de Sam Clovis, qui faisait partie de l’équipe de campagne de Trump et est visé par l’enquête Mueller, rappelle le New York Times.

Dès janvier 2019, les démocrates, majoritaires à la Chambre des représentants, auront plus de pouvoir et pourraient lancer des enquêtes, notamment sur l’affaire russe. Mais c’est le Sénat, en mains républicaines, qui avalisera la nomination du successeur de Jeff Sessions. Mercredi, Donald Trump a lancé un premier avertissement aux démocrates: il s’est dit prêt à travailler avec eux, mais à condition qu’ils renoncent à leurs projets d’enquêtes sur sa présidence et sa situation fiscale. Voilà qui promet de prochains mois très animés.

Publicité