La question avait fracturé l’Amérique dans la nuit du 8 novembre 2016, avec la victoire surprise de Donald Trump. L’homme destiné à devenir le 45e président des Etats-Unis allait-il, enfin, faire entrer à la Maison-Blanche «l’Amérique réelle», si longtemps escamotée par une «élite» globalisée? Ou, au contraire, se confirmerait-il comme un président prêt à piétiner les valeurs mêmes dans lesquelles les Etats-Unis aiment tant se refléter?

Héros de l’Amérique ou président «un-american»? Deux mois plus tard, cette question n’a fait que gagner en force. Non pas que le nouveau président se soit fait discret dans l’intervalle: rarement un président élu n’aura fait sentir sa présence aussi lourdement pendant une transition. Transformée en scène de show quotidien depuis son élection, la Trump Tower de New York a rapidement projeté son ombre jusque sur la Maison-Blanche. Les centaines de tweets envoyés pendant cette période par le futur président, souvent aux heures les plus incongrues, ont fini d’encombrer les derniers recoins disponibles. Comme s’il s’agissait, au plus vite, de transformer Barack Obama en une sorte de parenthèse du passé.

L’ère des contradictions

Mais au-delà de son inclination, en apparence irrépressible, à occuper toute la scène, en sait-on davantage aujourd’hui sur le prochain président? Il faudra s’y faire: avec Donald Trump, les Etats-Unis sont entrés dans l’ère des contradictions, et tout le talent mis par les milliers de «pundits» (analystes) américains à expliquer chacun de ses gestes n’y a pour l’instant rien pu. Encombrant, narcissique, omniprésent? Même s’il a transformé cette période de transition en un (déjà) interminable one-man-show, Trump s’est surtout révélé totalement insaisissable ces derniers mois. Ce sera, dit de lui le commentateur conservateur du New York Times David Brooks, un «président hologramme», dont les apparitions n’ont aucun relief, et ne sont destinées, au fond, qu’à durer quelques instants.

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De la Chine à Israël, du Pakistan à l’Allemagne et à l’Union européenne, sans même évoquer la Russie, le futur président a pourtant pris en mains la politique étrangère avant que son tour soit venu et avant même, semble-t-il, d’en maîtriser réellement les règles. La diplomatie, avec Trump, est devenue plus simple: ses grandes lignes se réduisent aisément à 140 caractères, la taille maximale d’un message Twitter. C’est plus que nécessaire pour expliquer la doctrine nucléaire américaine, la relation avec la Chine ou l’accord nucléaire avec l’Iran. Mais d’ores et déjà, à force d’incohérences, d’ambiguïtés et de contre-vérités, ces 140 signes apparaissent comme autant de rideaux de fumée possibles. La réalité (sans même évoquer l’avenir) semble aussi devenue, dans les mains de cet apprenti-président, encore plus difficile à appréhender.

«Je me parle à moi-même»

«Quel est votre héros?», demandait la semaine dernière au futur président son interviewer pour le Times. Mon père, peut-être, répondait Trump en substance, avant de dévier rapidement le cours de la conversation sur ses mérites propres. «Qui consultez-vous avant de prendre une décision importante?», lui demandaient des journalistes il y a une année. «Je me parle à moi-même», répondait déjà à l’époque celui qui paraissait encore à des années-lumière d’occuper le Bureau Ovale. Observé par le monde entier, Donald Trump n’a fait que poursuivre au seuil de la Maison-Blanche le long monologue qu’il entretient depuis toujours avec lui-même.

Pareil président hologramme ne prendra une existence réelle qu’à travers les gens qu’il placera autour de lui, disait encore le même David Brooks. A cet égard, les contradictions sont cependant plus frappantes encore. Son gouvernement sera truffé d’anciennes personnalités venant de Goldman Sachs, ou d’autres grandes firmes qu’il avait pourtant promis de faire tomber de leur piédestal. Sur le plan de la politique internationale – au terme d’un déroulement chaotique qui semble avoir servi avant tout à faire monter l’audimat – ses choix se sont finalement portés sur des personnes (Rex Tillerson au Département d’Etat, Nikki Haley à l’ONU, James Mattis à la Défense…) qui ont fait de leur mieux pour présenter des discours raisonnés tout en évitant d’entrer en collision frontale avec les opinions à géométrie variable de leur chef. Comme si, eux aussi, attendaient d’en savoir davantage avant d’espérer acquérir une existence réelle.

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Laisser toutes les portes ouvertes: après tout, notent les optimistes, c’est conforme à «l’art du deal» que dit vouloir développer Donald Trump à Washington, comme il le faisait dans les affaires. Mais ces premiers mois de rodage politique ont surtout amené le futur président à se faire un nombre prodigieux d’ennemis, au sein même des institutions américaines. Les portes ont été violemment claquées, non seulement face à ses rivaux démocrates et à leurs électeurs, mais aussi aux services de renseignement, à une bonne partie de la presse ou encore face aux représentants du combat pour les droits civiques. Le candidat Trump avait gagné les élections parce qu’il était en colère. Mais le président Trump ne paraît pas plus apaisé.