Barack Obama a mené, jeudi, une attaque frontale contre Donald Trump. Il a notamment condamné les efforts des autorités pour «attaquer le droit de vote» des Américains. Le premier président noir des Etats-Unis a imploré ses concitoyens de participer aux élections du 3 novembre, «parmi les plus importantes à bien des égards», lors des funérailles, à Atlanta, de John Lewis. «Alors que nous sommes assis ici, ceux au pouvoir font tout leur possible pour décourager les gens d'aller voter», a regretté Barack Obama.

Aucun président avant lui n’aurait osé. Donald Trump, que plus rien n’arrête, même pas la Constitution, a émis jeudi sur Twitter l’idée de reporter l’élection du 3 novembre. La présidentielle risque d’être à ses yeux «la plus inexacte et la plus frauduleuse de l’histoire» en raison du vote élargi par correspondance. Or les experts sont quasi unanimes: aucun élément ne permet d’avancer une telle hypothèse. Ce faisant, Trump outrepasse ses compétences. L’autorité de reporter une élection revient exclusivement au Congrès. Ce dernier a fixé, en 1845, la date de la présidentielle au mardi suivant le premier lundi de novembre. Il est très improbable qu’il décide de la reporter en raison du Covid-19.

Retrouvez notre suivi de l'actualité américaine

Transition pacifique du pouvoir?

La déclaration n’est toutefois pas sans effet. Par sa stratégie du chaos, Trump a un objectif: il vise à déstabiliser la société américaine afin d’imposer «la loi et l’ordre». Il l’avait déjà évoqué à la Convention républicaine de Cleveland en 2016 où il disait qu’il allait régler «seul» les problèmes de l’Amérique. Après trois ans et demi de présidence, la dérive autoritaire de la Maison-Blanche est concrète.

Trump prend délibérément le risque de pousser son électorat à refuser le résultat du scrutin en novembre. Chose encore impensable il y a peu, une transition non pacifique du pouvoir n’apparaît plus improbable. Or son caractère pacifique demeure un principe cardinal des démocraties. Le locataire de la Maison-Blanche n’a pas choisi le moment par hasard. Jeudi, le Département du commerce a annoncé que le produit intérieur brut américain a reculé de 9,5% au dernier trimestre par rapport au deuxième trimestre 2019, un record historique. Par ailleurs, le pays a dépassé les 150 000 morts dus au Covid-19.

Contrairement au slogan du Washington Post affirmant que «La démocratie meurt dans l’obscurité», la dérive constatée quotidiennement se passe sous les yeux de tous. Il suffit de voir la tragédie qui se déroule à Portland dans le cadre des manifestations antiracistes tenues dans la ville de l’Oregon depuis la mort de l’Afro-Américain George Floyd, tué par un policier blanc en mai. Des forces fédérales non souhaitées par les autorités locales, qui exacerbent les tensions, s’en prennent à quelques casseurs, mais aussi et surtout à des manifestants pacifiques défilant au nom de Black Lives Matter.

Même si un accord a été trouvé jeudi entre Portland et l’administration Trump pour que les policiers fédéraux se retirent progressivement de la ville, l’épisode révèle la forte tendance autoritaire de l’administration Trump. Ex-patron du Département de la sécurité intérieure (DHS), Michael Chertoff se dit très inquiet d’avoir vu des forces de l’ordre fédérales dépêchées par le DHS, agissant en toute impunité et sans signe permettant de les identifier. Le DHS avait pourtant été conçu pour coordonner le travail du gouvernement fédéral et des autorités locales pour combattre le terrorisme international et domestique, mais aussi, plus tard, les catastrophes naturelles et les pandémies. Là, les forces fédérales servent à des fins purement politiques. Ce sont en gros les milices de Trump que ce dernier veut envoyer dans d’autres villes «démocrates» (dont Chicago), rongées selon lui par des «terroristes» et des criminels.

Bill Barr, un ministre discrédité

Auditionné mardi par la Chambre des représentants, Bill Barr a totalement endossé l’envoi d’agents fédéraux à Portland. Le ministre de la Justice est désormais perçu comme un grand fossoyeur de l’Etat de droit. L’indépendance de la justice sous son règne n’est plus qu’une fiction. D’autres exemples illustrent la manière dont Donald Trump et son administration jouent dangereusement avec l’Etat de droit. Le pardon accordé par le président à son ami Roger Stone, condamné pourtant à 40 mois de prison pour avoir menti au Congrès dans l’affaire de l’interférence russe dans la présidentielle de 2016, et le fait que Bill Barr a accepté ce «deal» constituent le «plus grand scandale dans l’histoire américaine», ose le chroniqueur conservateur David Frum. Même logique avec Michael Flynn, qui avait plaidé coupable dans la même enquête russe, mais qui sera libéré de ses chefs d’inculpation par Bill Barr. Certains juges, encore indépendants, ne s’avouent pourtant pas vaincus. Le cas Flynn sera à nouveau examiné par une cour d’appel en août.

Pour Donald Trump, la démocratie et l’Etat de droit ne semblent plus ou n’ont peut-être jamais été des notions censées guider l’action présidentielle. Depuis le début de son mandat, il a limogé un nombre inédit de ministres. Tout cela est légal, mais le président joue avec la loi, en nommant systématiquement des ministres de façon intérimaire. Ils ne doivent ainsi rendre aucun compte au Congrès. Même les arrêts de la Cour suprême ne suffisent plus à cadrer Trump. Celui sur les «dreamers», qui confirme le droit des enfants de clandestins ayant grandi aux Etats-Unis de rester sur sol américain, fut une sévère défaite pour Trump. Mais le président a sa propre lecture de la décision. A ses yeux, elle prouve qu’il pourra abolir la réforme de la santé Obamacare à coups de décrets présidentiels.