«Combien de sang américain devra encore couler pour que le Congrès fasse son travail?» C’est en dépeignant une situation de «crise humanitaire et sécuritaire grandissante» à la frontière sud et en énumérant de sordides crimes commis par des clandestins que Donald Trump a choisi, mardi soir, de défendre bec et ongles le mur qu’il veut ériger entre les Etats-Unis et le Mexique.

Lors de son discours à la nation diffusé sur les principales chaînes de télévision, le président américain s’est, depuis son Bureau ovale, lancé dans une description apocalyptique de la sécurité à la frontière, en criminalisant les migrants. Surtout, il accuse les démocrates d’être les seuls responsables du shutdown qui paralyse partiellement les administrations fédérales, parce qu’ils refusent de débloquer les 5,7 milliards de dollars exigés pour le mur.

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Donald Trump renonce pour l’instant à une procédure d’urgence exceptionnelle (National Emergencies Act), qui lui aurait permis de contourner le Congrès et de s’appuyer sur l’armée pour construire le mur. Il a d’ailleurs adopté un ton plus posé que d’habitude. Mais lors de son discours de neuf minutes, il n’a esquissé aucune solution. Le bras de fer avec les démocrates se poursuit et, faute d’accord sur les lois budgétaires, le shutdown continue, en faisant de nombreuses victimes.

Des informations erronées sur les drogues

Avant de se rendre jeudi à la frontière, le président a rassemblé tous ses arguments en faveur de son mur, cherchant à convaincre les Américains. Ou plutôt à leur faire peur. «Au fil des ans, des milliers d’Américains ont été brutalement tués par ceux qui sont entrés illégalement dans notre pays et des milliers d’autres vies seront perdues si nous n’agissons pas tout de suite», a-t-il insisté. A propos des drogues qui entrent aux Etats-Unis par le Mexique, il a assuré qu’elles allaient «tuer plus d’Américains cette année que pendant toute la durée de la guerre du Vietnam». Or l’héroïne par exemple est en très grande majorité saisie lors de points d’entrée officiels, comme le prouvent les statistiques officielles. Un mur n’y changerait rien.

Le Département d’Etat a par ailleurs récemment dû admettre, en s’appuyant sur un rapport, qu’il n’y avait pas de preuves tangibles que de «nombreux terroristes connus ou présumés» pénétraient aux Etats-Unis en franchissant la frontière sud, comme l’ont affirmé ces derniers jours plusieurs membres de l’administration Trump.

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Dans les faits, sur les 3200 kilomètres de démarcation entre les Etats-Unis et le Mexique, un tiers a déjà été «barricadé» par les prédécesseurs de Donald Trump. Le président a fait de la consolidation de la frontière sud son principal argument de campagne, et refuse pour cette raison de reculer par crainte de perdre la face. Les chiffres fournis par les douanes américaines démontrent que les arrestations de clandestins qui ont franchi la frontière illégalement depuis le Mexique sont en diminution depuis 2000. Cette année-là, 1,6 million de personnes ont été arrêtées, contre 303 000 en 2017. Le nombre d’interpellations est reparti à la hausse l’an dernier, mais il était comparé au chiffre le plus bas depuis quarante-cinq ans. Donald Trump a évoqué «des milliers» de clandestins appréhendés chaque jour. Ces derniers mois, il s’agissait d’environ 2000 personnes en moyenne, des chiffres semblables à ceux de 2014.

Donald Trump n’a, par le passé, cessé de se répandre en propos contradictoires sur le mur. «Il va être en béton armé», assurait-il en décembre 2015. Aujourd’hui, il dit être prêt à troquer le béton contre de l’acier, «sur demande des démocrates», et à ériger plutôt de hautes barrières. C’est sa seule concession. Question coûts, il évoque désormais une enveloppe de 5,7 milliards de dollars, alors que des chiffres quatre fois supérieurs avaient été brandis. Enfin, Trump a longtemps asséné, sans faire dans la dentelle, que le Mexique allait payer la facture. Ces derniers jours, il ne l’évoque plus, conscient de l’absurdité de la situation.

Américains «pris en otages»

Quelques secondes après le discours de Donald Trump, Nancy Pelosi, la speaker (présidente) de la Chambre des représentants, a pris la parole avec à son côté Chuck Schumer, le chef de la minorité démocrate au Sénat. Elle a accusé Donald Trump de prendre les Américains en «otages» et de créer de toutes pièces une «crise migratoire et humanitaire», en exagérant à dessein la situation. Les compromis proposés par les démocrates, qui espèrent notamment trouver une solution pour les clandestins mineurs, ont pour l’instant tous été rejetés.

Selon la base de données Fact Checker du Washington Post, Donald Trump s’est rendu coupable de 7645 déclarations fausses ou trompeuses depuis son entrée en fonction, dont plus de 1000 concernent le domaine de la migration.