Etats-Unis

Donald Trump stupéfie en limogeant le patron du FBI

Outrés, les démocrates accusent le président de vouloir étouffer l’enquête sur l’affaire russe. Ils réclament la nomination d’un magistrat indépendant

Il se savait sur un siège éjectable. Le patron du FBI, James Comey, a été limogé mardi soir par Donald Trump, contraint d’annuler à la dernière minute sa participation à une soirée de recrutement à Hollywood. Tous deux entretenaient des relations exécrables, sans la moindre marque de confiance. Cette décision, qui a immédiatement déclenché des vagues de réactions outrées, représente un rebondissement spectaculaire dans l’affaire de l’ingérence russe pendant l’élection présidentielle américaine, qui empoisonne le début de mandat de Donald Trump.

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Une «grave erreur»

Choquée, l’opposition démocrate a très rapidement réagi. Elle interprète cette décision comme une volonté de Donald Trump de nuire à l’enquête en cours. James Comey dirigeait, depuis juillet 2016, une enquête sur les éventuels liens entre son équipe de campagne et le gouvernement russe. Il l’a, fait inhabituel, confirmé lors d’une audition publique devant le Congrès, le 20 mars dernier. «J’ai reçu l’autorisation du ministère de la Justice de confirmer que le FBI, dans le cadre de sa mission de contre-espionnage, enquête sur les tentatives du gouvernement russe d’interférer dans l’élection présidentielle de 2016», a-t-il souligné. «Cela inclut des investigations sur la nature des liens entre des individus liés à l’équipe de campagne de Donald Trump et le gouvernement russe, et pour déterminer s’il y a eu coordination entre la campagne et les efforts russes.»

Lors de cette même audition, James Comey a infligé un camouflet au président américain: il a assuré que Barack Obama n’avait pas placé Donald Trump sur écoute dans sa tour de Manhattan, contrairement à ce qu’avait affirmé ce dernier. Pour Chuck Schumer, le chef de file de l’opposition démocrate au Sénat, son limogeage est une «grave erreur». Il appelle à la nomination d’un magistrat indépendant pour que l’enquête sur l’affaire russe ne s’enlise pas. Sans cette nomination, «les Américains seront en droit de soupçonner que la décision de limoger le directeur Comey est une tentative d’étouffer l’affaire», a-t-il ajouté.

Un président très nerveux

Pour rappel, la CIA a, dans un rapport secret révélé en janvier par le Washington Post, conclu que l’ingérence russe dans la présidentielle américaine avait bien pour but de faire élire Donald Trump. Des hackers russes ont piraté les comptes e-mails de responsable démocrates, dont le chef de campagne d’Hillary Clinton à l’époque, John Podesta. Le FBI s’était rallié à ces conclusions, et a décidé d’enquêter sur ces liens troubles, afin de déterminer si Donald Trump et son équipe ont eux-mêmes appuyé, voire sollicité, ces actes de hacking.

Le Congrès mène ses propres enquêtes, dans un climat tendu. Donald Trump a de son côté toujours affirmé haut et fort qu’il n’y avait «aucune collusion» entre Moscou et son entourage. Mais l’affaire le rend très nerveux. Lundi, il a commenté dans une série de tweets agressifs, l’audition devant le Congrès de Sally Yates, ancienne ministre de la Justice par intérim qu’il a licenciée, et de l’ex-patron du Renseignement américain (DNI). La semaine dernière, c’est James Comey qui était interrogé.

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Cette affaire, extrêmement gênante, a déjà contraint le président américain à se séparer de son conseiller à la sécurité nationale. Michael Flynn avait menti, en niant des contacts avec l’ambassadeur russe à Washington. Jeff Sessions, le ministre de la Justice, était lui aussi en difficulté, pour les mêmes raisons, mais Donald Trump a toujours pris sa défense.

L’affaire des e-mails privés d’Hillary Clinton

Il est piquant de constater que le ministre de la Justice, qui a dû se récuser dans l’affaire russe, justifie aujourd’hui le licenciement du patron du FBI par le fait qu’il a mal agi dans l’affaire des e-mails privés d’Hillary Clinton. Dans le courrier adressé à James Comey, que la Maison-Blanche a décidé de rendre public, Donald Trump précise: «Si j’ai apprécié que vous m’ayez informé, en trois occasions distinctes, que je ne faisais pas l’objet d’une enquête, je suis cependant d’accord avec l’analyse du Ministère de la Justice selon lequel vous n’êtes pas capable de diriger de manière efficace le Bureau.»

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James Comey avait été fortement critiqué, par les démocrates avant tout, pour avoir, à dix jours de l’élection présidentielle, rouvert une enquête sur l’affaire des e-mails privés de la candidate. Une précédente enquête avait pourtant été classée en juillet. Elle avait mis en exergue l'«extrême imprudence» d’Hillary Clinton d’avoir, alors qu’elle était Secrétaire d’Etat, utilisé sa messagerie privée à des fins professionnelles, mais avait conclu qu’aucun document ultrasecret n’avait apparemment été transféré par ce moyen.

Cette décision de James Comey avait été perçue par les partisans d’Hillary Clinton comme une tentative de sabotage. Le patron du FBI a même été accusé par certains d’avoir violé le «Hatch Act», qui interdit d’utiliser une fonction publique gouvernementale pour influencer une élection. La deuxième enquête n’avait rien révélé de nouveau. Ses résultats ont été divulgués deux jours seulement avant l’élection.

La semaine dernière, lors de son audition devant le Congrès, James Comey avait avoué se sentir «assez malade» à l’idée que la réouverture de l’enquête ait pu avoir une influence sur l’élection. Quant à Hillary Clinton, elle a cette même semaine, publiquement déclaré qu’elle serait présidente sans l’interférence de James Comey, WikiLeaks et Vladimir Poutine.

Le scandale du Watergate

Pour le sénateur démocrate Patrick Leahy, la raison officielle invoquée par l’administration Trump pour le limogeage est «absurde». «Ce n’est rien de moins que nixonien», a-t-il déclaré mardi. Une allusion à la décision, en 1973, du président Nixon de limoger le magistrat indépendant Archibald Cox. Il enquêtait sur le scandale du Watergate qui allait entraîner sa chute. «Cette explication pathétique cherche à dissimuler une vérité indéniable: le président a limogé le directeur du FBI au milieu d’une des enquêtes de sécurité nationale les plus importantes de l’histoire de notre pays.»

En résumé: à la veille de l’élection présidentielle, James Comey était accusé d’avoir saboté les chances d’Hillary Clinton d’être élue; le voilà écarté par Donald Trump, qui a choisi de le déposséder de l’affaire russe, alors les démocrates volent désormais à son secours. Dépeint comme tenace, il a longtemps été membre du parti républicain, mais c’est Barack Obama qui l’a nommé à la tête du FBI.

Les démocrates ne sont aujourd’hui pas les seuls à fustiger la décision de Donald Trump. Le sénateur républicain Richard Burr, par exemple, n’hésite pas à écrire sur Twitter: «Je suis troublé par le timing et le raisonnement du limogeage du directeur Comey.»

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