Crise

Donald Trump, un président isolé et reclus

La démission avec fracas jeudi du chef du Pentagone James Mattis, un ministre qui «maintenait» un minimum de stabilité et de rationalité dans l’administration du président américain, fait craindre le pire: une Maison-Blanche qui agirait en roue libre

Bob Corker, président de la Commission des relations extérieures du Sénat, disait un jour qu’il y avait quelques hauts responsables de l’administration américaine qui avaient la capacité à «empêcher le pays de sombrer dans le chaos». Il pensait surtout à James Mattis, le ministre américain de la Défense qui vient de démissionner avec fracas en publiant une lettre révélant ses profonds désaccords avec Donald Trump. Un coup de gueule rare contre un président qui, selon ce général quatre étoiles, préfère se ranger du côté des autocrates de la trempe de Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan ou encore Kim Jong-un que de soigner ses relations avec ses alliés.

Dans sa missive de départ, James Mattis le relève: la Chine et la Russie «veulent façonner le monde en fonction de leur modèle autoritaire». Mentionnant la nécessité de respecter les alliés traditionnels des Etats-Unis, il adresse une critique au vitriol à Donald Trump qui ne s’est pas privé de vitupérer régulièrement contre le Canada, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne.

Retranché dans un bunker

Le chef du Pentagone, qui avait pourtant l’habitude de dîner avec Donald Trump pour lui expliquer, devant un hamburger, les relations qu’entretient l’Amérique avec ses alliés, a été marginalisé par la Maison-Blanche. Il a même vécu comme une humiliation le fait que le président a décidé seul, sans tenir compte de son avis, de retirer les 2000 soldats américains présents en Syrie et la moitié des effectifs américains d’Afghanistan. Le général n’a pas non plus été entendu quand l’occupant du Bureau ovale a insisté pour envoyer 9000 militaires à la frontière avec le Mexique pour empêcher l’entrée aux Etats-Unis de la caravane de migrants du Honduras. Depuis cette annonce que le président américain a tenté de faire passer pour un départ à la retraite, le Tout-Washington est ébranlé, parlant de «phase dangereuse» dont pourraient profiter les grands rivaux des Etats-Unis.

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James Mattis, 68 ans, a beau être un faucon face à l’Iran et à la Russie, il est respecté des démocrates et républicains ainsi que des alliés de l’Amérique. On l’a souvent décrit comme le «seul adulte» au sein d’une administration Trump qui a vu partir, en vingt-trois mois, un nombre inégalé de conseillers, ministres et hauts responsables (65%), dont quatre généraux. Mais la démission du chef du Pentagone, un intellectuel qui n’est pas prêt à se lancer tête baissée dans une opération militaire, laisse craindre le pire. Selon une trentaine de collaborateurs et conseillers actuels et anciens de son administration interrogés par le Washington Post, Donald Trump, déstabilisé, est reclus, retranché dans une sorte de «bunker» psychologique pour se protéger des scandales qui s’accumulent.

Libéré de toute contrainte

Les décisions de retrait des troupes américaines de Syrie et d’Afghanistan avaient pour seul objectif de respecter des promesses de campagne électorale sans se soucier des conséquences. Jamais un président n’a agi de façon aussi isolée, refusant délibérément de s’appuyer sur une expertise jugée nécessaire par tout locataire de la Maison-Blanche. La crainte est que Donald Trump gère à lui seul la politique étrangère. Avec le départ de Mattis, il pourrait se sentir affranchi de toute contrainte. Des voix inquiètes à Washington avancent qu’elles ne seraient pas surprises d’apprendre un jour par un tweet de Trump que les Etats-Unis sortent de l’OTAN.

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Les psychologues qui se sont penchés sur son cas le soulignent. Narcissique, Donald Trump pourrait prendre des risques inconsidérés avec l’espoir d’être fortement récompensé en retour. C’est dans cette logique qu’ils expliquent en partie la complaisance du président américain avec le maître du Kremlin, le président turc où le dirigeant nord-coréen.

A Washington, Donald Trump est assiégé. La bourse s’agite, le Dow Jones devrait connaître sa pire performance en décembre depuis 1931. Dix-sept enquêtes menacent le président, dont celle du procureur spécial Robert Mueller. Révélateur de son état de fébrilité, Donald Trump a laissé entendre qu’il signerait un accord pour financer le gouvernement avant de faire marche arrière. Défendant la construction de son mur de façon quasi obsessionnelle, il a déclaré: «Je n’ai pas de problème avec un shutdown» même très long, une fermeture de quelque neuf agences fédérales qu’il provoquerait pour exiger du Congrès un financement du mur à hauteur de 5,7 milliards de dollars. Vendredi soir, les républicains semblaient une nouvelle fois avoir capitulé devant Trump. Mais sans les votes démocrates, le financement du mur reste sans doute une chimère.

Navigation à vue

En matière de politique étrangère, la Maison-Blanche navigue à vue. En retirant les GI de Syrie, Donald Trump sape sa propre politique visant à exercer une «pression maximale» sur l’Iran. En prenant les mêmes mesures pour l’Afghanistan alors que des émissaires américains négocient avec les talibans, il saborde la crédibilité des Etats-Unis. Sa rencontre avec Kim Jong-un en juin à Singapour est restée sans lendemain bien que les deux leaders soient, selon Trump, «tombés amoureux». Jeudi, Pyongyang a montré l’ampleur du malentendu. Il refuse d’abandonner son arsenal nucléaire tant que les Etats-Unis n’en font pas de même en Corée du Sud.

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La pression est telle sur le président américain que le bien informé journaliste Chris Matthews avance que Donald Trump pourrait démissionner dans les semaines à venir. Selon lui, les enfants de Trump, Donald Trump junior et Ivanka pourraient être inquiétés par l’enquête de Bob Mueller et la seule manière d’éviter tout ennui judiciaire sérieux serait pour le président de jeter l’éponge. On n’en est pas là. Mais la situation est si préoccupante que même le camp républicain, pourtant aligné comme un seul homme jusqu’ici derrière Donald Trump, semble commencer à se fissurer. Les accusations d’incompétence proférées il y a déjà quelque temps contre Trump, le commandant en chef des armées, refont surface pour devenir plus insistantes.

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