Mesure humanitaire, test de la communauté internationale ou escalade visant à intégrer le Donbass dans la Fédération russe? Les habitants des territoires de l’est de l’Ukraine contrôlés par des forces séparatistes pro-Moscou ont désormais la possibilité de circuler, de vivre et de travailler librement en Russie.

Un oukase signé le 18 février par le président russe Vladimir Poutine reconnaît une validité temporaire sur le territoire russe aux documents d’état-civil émis par les autorités des Républiques populaires de Lougansk (RPL) et de Donetsk (RPD). Passeports, certificats de mariage ou de naissance, permis de conduire bénéficient désormais d’une quasi-équivalence avec les documents officiels russes, contrairement aux documents officiels ukrainiens jusqu’ici possédés par les habitants du Donbass.

Reconnaissance ambivalente

Paradoxe: la Russie ne reconnaît la souveraineté d’aucune des deux républiques, tout en reconnaissant leurs documents officiels. Le Kremlin justifie ces mesures par un «souci d’aide humanitaire envers la population du Donbass», jusqu’à l’application des accords de Minsk. Moscou a déjà dans le passé octroyé le statut de quasi-citoyenneté russe aux résidents d’autres territoires séparatistes gérés par des gouvernements pro-Moscou (Ossétie du Sud, Abkhasie et Transnistrie). Loin d’être temporaires, ces pratiques ont précédé une intégration économique et militaire officieuse des territoires séparatistes.

La décision de Vladimir Poutine intervient dans un contexte global changeant. La semaine dernière, l’administration Trump a considérablement durci le ton à l’égard de Moscou. Il n’est plus question d’une reconnaissance de l’annexion de la Crimée par Moscou, ni de la levée rapide des sanctions contre la Russie. Ce week-end à Munich, dans le cadre d’une conférence sur la sécurité globale, le vice-président Mike Pence s’est attaché à rassurer l’Ukraine et les Européens sur la volonté américaine de faire pression sur Moscou pour que les accords de Minsk soient respectés.

Contexte mondial changeant

Le geste défiant du Kremlin précède en outre une réunion cette semaine du «format Normandie» (Russie, Ukraine, France et Allemagne) sur la résolution du conflit dans le Donbass. Une éruption de violence au début du mois près de Donetsk a fait craindre un embrasement de la région, alors que le conflit a déjà fait 10 000 morts en 2 ans et demi.

«Poutine et [le président ukrainien Petro] Porochenko se sont parlé au téléphone la semaine dernière, c’est la première fois depuis très très longtemps», insiste avec optimisme un diplomate européen, qui voit une logique de politique intérieure dans la demi-reconnaissance des républiques séparatistes. «Poutine veut peut-être faire taire les rumeurs croissantes en Russie qui l’accusent de chercher à se débarrasser du Donbass.» Un fragile cessez-le-feu semble tenir depuis lundi matin sur la ligne de front entre les forces séparatistes pro-Moscou et l’armée ukrainienne.

«Pression sur l’Occident»

Les dirigeants de la RPL et de la RPD ont immédiatement applaudi à la décision du président russe, parlant de «geste très attendu» et de «reconnaissance du grand frère russe». À l’opposé, le président ukrainien Petro Porochenko parle de «preuve supplémentaire des violations des normes du droit international par la Russie». Sur la même ligne, le secrétaire général de l’OSCE Lamberto Zannier a évoqué quant à lui un «pas en arrière», estimant que «la reconnaissance de ces documents est de facto une reconnaissance de ceux qui les émettent […], ce pas complique la mise en oeuvre des accords de Minsk».

Pour le politologue russe Gleb Pavlovsky, ancien conseiller du Kremlin, la reconnaissance des passeports «traduit le désir d’exercer une pression sur l’Occident» après le durcissement de la position américaine. Mais l’expert y voit aussi un message à double sens: «C’est peut-être aussi un signal à tous ceux qui craignent une escalade militaire qu’ils peuvent tous tranquillement déménager en Russie.» Sans avoir à demander le statut de réfugié, qui expose aujourd’hui les dizaines de milliers d’Ukrainiens du Donbass vivant en Russie à son impitoyable bureaucratie.