A Donetsk, l’étrange élection du «chef»

Ukraine Les régions séparatistes de l’est ont voté pour élire leur président et leur parlement

Alexandr Zakhartchenko, le principal dirigeant rebelle, l’emporte à Donetsk

Il est midi dans le district de Kievskyi, à quelques encablures de l’aéroport de Donetsk, pour une fois silencieux depuis que les bureaux de vote ont ouvert, à 8 heures. Le thermomètre dégringole sévèrement, et au check point du secteur, un rebelle, russe comme tant d’autres dans le secteur, est moins sourcilleux qu’à l’accoutumée dans les contrôles.

«C’est calme ce matin, mais on a du renfort qui est en train d’arriver à l’aéroport, commente-t-il, satisfait. Les bureaux de vote? Je ne sais pas où ils sont, mais les habitants non plus ne savent pas trop.» Dans le quartier, il y en a pourtant onze, bien moins que lors des scrutins d’autrefois. Dans le hall du bureau n° 143, des vieux standards russes rythment l’attente.

«Ce matin, les gens sont venus en masse, pendant que c’était calme. Hier, tous ces bombardements, c’était pour nous faire peur», explique Elena Kameneva, responsable du bureau. Pour la quadragénaire, «la première préoccupation des gens, c’est d’avoir un pouvoir réellement élu par le peuple, qui pourra mener des négociations sur une base légale pour faire cesser tous les combats. Les gens sont fatigués de la guerre.»

S’assurant plutôt mal que bien que les oreilles indiscrètes se soient éloignées, Elena Kameneva poursuit son travail de pédagogie électorale auprès des électeurs, souvent âgés. Ceux de 20 à 35 ans semblent étrangement absents, beaucoup d’entre eux sont déjà loin de Donetsk. «Pour Zakhartchenko [ndlr: le «premier ministre» de la «République populaire de Donetsk»], il faut cocher là», chuchote-t-elle devant de nouveaux arrivants.

Dans le bureau n° 143, les volontaires ne disposent d’aucune liste électorale. Les électeurs se présentent avec leur passeport, prennent un bulletin et ajoutent leur nom sur une liste. Comme cette femme qui sort de son manteau un passeport de la Fédération de Russie. Dans un autre bureau, un combattant rebelle d’Odessa mettra son bulletin dans l’urne.

Quand les gens ne peuvent pas voter, les urnes viennent à eux, une pratique courante dans beaucoup de pays de l’ex-bloc soviétique. Lera et Ioulia, deux jeunes volontaires du bureau n° 143, montées sur bottes à talons, font la tournée des blocs d’immeubles les plus reculés, à la rencontre des vieillards ou des invalides.

«Vous voyez cet immeuble? C’est le quartier le plus dangereux, indique Lera. Les gens vivent dans des refuges, c’est pour ça qu’on les fait voter à domicile.» Au numéro 45 de la rue Partisanski, Lera tend un bulletin à un homme, qui sort juste sa carte d’identité. Puis les deux amies montent l’escalier, et pénètrent dans l’appartement de Vladimir, un ancien militaire, victime de trois AVC, devenu grabataire.

«Je veux que les Russes viennent ici, même si je dois mourir tout de suite», éructe-t-il, pas au mieux de sa forme, pendant que Ioulia sort les bulletins de son sac. Les vitres du 2 pièces miteux sont ébréchées par les tirs d’obus. «Ce sont les fascistes, là-bas, à Pisky [village tenu par les forces ukrainiennes, à 2 km à vol d’oiseau], qui nous tirent dessus, on n’en peut plus», ajoute son épouse.

Comme beaucoup d’habitants des quartiers nord-ouest de Donetsk, Vladimir et son épouse, nerveusement éprouvés, éludent complètement le fait qu’un bataillon pro-russe a fortifié une position au pied de leur immeuble, attirant sur celui-ci les obus tel un aimant. Ioulia tend le bulletin à Vladimir, assis sur son lit. Sans isoloir. «Zakhartchenko, c’est là, la case du haut… Mais il y a aussi deux autres candidats.»

L’homme providentiel de la «République populaire de Donetsk» (DNR), paramilitaire du bataillon Oplot, a lui aussi voté, un peu plus tôt, en civil. A la sortie de son bureau, il annonce précocement «une participation de 100%». Au bord de l’allée qui fait face à la porte du bâtiment s’élèvent des murailles de sacs de patates et de choux, qui attendent ceux qui ont fait leur devoir: un kilo de légumes pour une hryvnia (6 centimes d’euros), un tarif imbattable alors que les prix ont parfois doublé en épicerie.

Le futur grand homme de Donetsk promet la paix, en gardant dans le dos des cartes bien martiales. Vendredi, il promettait de «récupérer Marioupol [une ville au bord de la mer d’Azov] par la force», s’il n’y a aucune autre solution. Samedi, alors que le brouillard tombait sur Donetsk, un impressionnant convoi non identifié de 60 Kamaz, des camions militaires sans plaques et avec des systèmes de missiles Grad, pénètrent dans la ville.

Hier soir, les premiers flocons de l’hiver ont fait leur apparition dans le ciel de Donetsk. La Commission électorale de la République autoproclamée rend son verdict: Alexandr Zakhartchenko est élu chef du territoire séparatiste, avec 81% des voix. Au même moment, tel un symbole, la canonnade se met à résonner. Les prochains jours diront quelle carte Zakhartchenko choisira.

A la sortie du bureau de vote, des murailles de sacs de patates et de choux à prix cassés pour les votants