Amar Kebaili est un homme obstiné. Treize ans ont passé depuis la disparition de son frère Yamine Ali Kebaili le 22 juillet 1994 à Ras-el-oued dans l'est de l'Algérie et il court toujours les rédactions, les organisations des droits de l'homme et les instances internationales pour raconter son histoire et réclamer justice. Il a écrit partout, même à la procureure du TPI, Carla Del Ponte, assure-t-il. Il réclame la vérité sur le sort de son frère, arrêté lors d'une rafle de quinze personnes proches du Front islamique du salut (FIS) par les hommes de la sécurité militaire. Le parti islamiste avait remporté les législatives de 1992 annulées par l'armée.

Refus d'oublier

Malgré le temps écoulé, l'homme refuse d'oublier. Il dit ne pas se contenter du certificat de décès délivré finalement par les autorités algériennes lui signifiant que son frère aurait trouvé la mort, en 1996, dans le maquis. Et il retourne régulièrement en Algérie pour se renseigner sur d'autres cas de disparitions auprès d'autres familles chez lesquelles la Sécurité militaire a surgi soudainement, emmenant un proche dont on n'a plus jamais eu de nouvelles.

Alors qu'il enquêtait sur place, en mars dernier, il a raconté avoir été arrêté sans motif par les autorités puis, finalement, relâché. Il n'entend pas baisser les bras et veut retourner en Algérie: «Je ne fermerai pas ce dossier jusqu'à ce que j'obtienne la vérité.»

Selon Algeria Watch, les défenseurs des droits de l'homme estiment qu'entre 15000 et 20000 personnes ont disparu dans les années 1990, la plupart entre 1994 et 1996, principalement lors de rafles dans des lieux considérés comme des fiefs du FIS.

Par le biais de la loi «pour la réconciliation nationale et la paix», le gouvernement algérien a tenté, il y a un an, de tirer un trait sur cette page sombre de l'histoire du pays: les familles de disparus pouvaient toucher des compensations, pour autant qu'elles renoncent à toutes poursuites judiciaires. Selon Algeria Watch, nombre d'entre elles ont refusé. Quoi qu'il en soit, l'ordonnance de mise en œuvre de la loi prévoit l'impunité pour les forces de sécurité.

Le gouvernement algérien, qui selon Le Monde reconnaît quelque 6000 disparitions forcées, reste mal à l'aise face aux revendications des familles. Interrogée, la mission algérienne auprès de l'ONU à Genève a indiqué n'être pas habilitée à s'exprimer sur le sujet. Un colloque international sur les disparitions forcées agendé à Alger les 7 et 8 février derniers a été interdit. L'Algérie venait pourtant de signer à Paris la convention de l'ONU portant sur... les disparitions forcées.

Aujourd'hui, alors que le pays vit une résurgence d'un terrorisme se réclamant désormais d'Al-Qaida, les défenseurs des droits de l'homme craignent de nouvelles exactions: «Globalement, la situation s'améliore», note un porte-parole d'Amnesty International, qui souligne néanmoins - indiquant au moins deux cas récents de détention au secret - que c'est toujours la Sécurité militaire qui mène la lutte contre le terrorisme et qu'elle opère, bien souvent, sur simple soupçon.