Lorsqu'il foulera Pristina aujourd'hui, Bernard Kouchner n'aura aucune peine à se rendre compte du travail qui l'attend à la tête de la Mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (Minuk). Chargé de la mise en place du volet civil de la paix dans la province, le plus connu des «French doctors» sera désormais confronté à un travail de reconstruction qui s'annonce aussi vaste que compliqué.

Car il ne s'agit pas seulement de refaire les routes, de reconstruire les ponts ou de réparer les bâtiments. Une tâche déjà colossale en soi, d'ailleurs, puisque près de deux maisons sur trois sont aujourd'hui entièrement ou en très grande partie détruites, selon des estimations de l'ONU. Mais déjà laissée quasiment à l'abandon par Belgrade avant d'être ravagée par ses troupes, la province aura besoin d'une série impressionnante d'autres soins avant d'être prête à enfiler les habits propres à son statut futur. Un statut qui, au passage, reste en grande partie à déterminer.

C'est là d'ailleurs un problème supplémentaire, et non des moindres, pour Kouchner et son administration intérimaire qui sont placés, de fait, devant une équation insoluble: chargée par la résolution 1244 de l'ONU d'offrir aux Kosovars une «autonomie substantielle», la Minuk doit aussi agir dans le cadre de «la souveraineté yougoslave». Contradiction flagrante puisque voilà dix ans que Slobodan Milosevic avait précisément mis un terme à l'autonomie du Kosovo. Tous les dossiers brûlants qui attendent Bernard Kouchner sont traversés par cette contradiction originelle.

Les services publics

Personne, depuis mars dernier, n'a ramassé les ordures au Kosovo. Pristina, la capitale, manque souvent d'eau: l'électricité (qui vient principalement de Serbie) ne suffit plus pour faire fonctionner les stations de pompage, et les installations n'ont pas été entretenues. Expulsés lorsqu'ils étaient Albanais, souvent en fuite lorsqu'ils étaient Serbes, dans tous les cas privés de salaire depuis longtemps, les techniciens font défaut, de surcroît. Quelles décisions seront prises lorsqu'il s'agira de remettre ces systèmes en fonctionnement? Continuer de se brancher sur la Serbie au risque de maintenir la province dépendante du bon vouloir de Belgrade? Ou mettre en place des installations autonomes, donnant les premiers signes d'une indépendance à venir?

Avant même de prendre ce genre de décisions, il s'agira surtout de recruter du personnel. Dans un premier temps, «de petites équipes internationales» seront chargées de la remise en état des installations. Mais on aura aussi, «dans toute la mesure du possible, recours aux services d'agents ou d'anciens agents des services publics compétents», précise l'ONU. Plus facile à dire qu'à faire: avant de nommer, au début de cette semaine, le premier noyau de la mairie de Pristina (140 personnes, dont 80 Albanais et 60 Serbes), des jours de négociations ont été nécessaires entre les représentants des deux communautés. Trois jours plus tard, les employés continuent de passer leur temps à se regarder en chiens de faïence.

La sécurité

La sécurité est aujourd'hui le principal problème de la province, bien qu'elle soit quadrillée par des milliers de soldats de la KFOR. Bernard Kouchner a pour mission de doter rapidement le Kosovo d'une force de police «digne de confiance, professionnelle et impartiale». Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, se dit en effet particulièrement préoccupé par le «vide» actuel en matière d'ordre: «Des bandes de criminels qui se disputent le contrôle de l'économie de pénurie exploitent déjà ce vide», selon lui.

A court terme, il s'agit de composer une force multinationale d'environ 3000 policiers, armés, pour «assurer le respect des lois». Parmi eux, un peu plus de 200 hommes seront en outre chargés de surveiller les frontières, avec l'Albanie notamment, sources aujourd'hui de tous les trafics après être restées hermétiquement closes pendant un demi-siècle.

C'est seulement dans un deuxième temps qu'une police locale sera créée et ses membres formés. La Minuk est chargée de procéder à «un examen des candidats et de vérifier leurs antécédents.» Le risque est clair: que cette police soit en fait un moyen de «professionnaliser» à bon compte les forces de la guérilla indépendantiste de l'UÇK.

La justice

On est ici au cœur de la contradiction. La Minuk devra «respecter les lois de la République fédérale de Yougoslavie et de la République de Serbie pour autant qu'elles ne contreviennent pas aux normes internationalement reconnues en matière des droits de l'homme». Parmi ces normes, l'absence de discrimination ethnique sera sans doute la plus difficile à faire respecter. Sur 756 juges et procureurs qui exerçaient au Kosovo, seuls… 30 étaient de souche albanaise. Un déséquilibre flagrant auquel il sera difficile de mettre fin. Compte tenu de la nécessité de bien connaître le système juridique, les magistrats seront recrutés parmi les juristes locaux. Il faudra notamment remettre sur pied la Cour suprême du Kosovo, supprimée par Belgrade en 1991.

L'avenir de la province

Et après? Le but ultime de cette administration intérimaire est de parvenir à un règlement politique définitif. Dans l'optique d'un vote sur l'avenir de la province, la première tâche consistera à réaliser l'enregistrement complet de tous les électeurs. Une tâche jugée «extrêmement difficile» par Kofi Annan. Autant dire impossible: avec près d'un million de rapatriés qui, pour leur grande majorité, n'ont plus de documents d'identité, la pagaille promet d'être d'autant plus générale que les registres et autres cadastres ont, eux aussi, été détruits par les forces serbes. D'ici là, le secrétaire général a promis que seraient lancées «de grandes activités pour le rétablissement de la confiance la réconciliation et le relèvement d'organisations et d'institutions politiques démocratiques». Ce sera à Bernard Kouchner de trouver la nature exacte de ces «grandes activités»…