C’est un rituel qui d’ordinaire ne souffre aucune exception: durant les fêtes de Pâques, le monde politique italien se fige. Même les tractations pour donner au pays un gouvernement, au sortir des élections du 4 mars, ont été suspendues il y a quelques jours pour cause de trêve pascale. Pourtant, cette année, il n’en a rien été, et le week-end a été marqué par une tempête diplomatique franco-italienne, en même temps qu’une avalanche de réactions politiques courroucées.

Agents armés

Tout est parti de l’annonce d’une opération menée vendredi 30 mars dans l’après-midi par des agents français armés, en violation de la souveraineté nationale italienne, dans un centre d’accueil pour migrants situé dans la gare de Bardonecchia (Piémont), à quelques kilomètres de la frontière, provoquant la colère des bénévoles et des élus locaux. Samedi matin, le gouvernement italien demande des explications à Paris, tandis que les magistrats de Turin annoncent l’ouverture d’une enquête pour «abus de pouvoir et violation de domicile».

Dans le même temps, sur Twitter, les réactions politiques se multiplient. Le secrétaire par intérim du Parti démocrate (PD, centre gauche), Maurizio Martina, déclare que «les événements de Bardonecchia sont graves. Ce n’est sûrement pas comme ça que se fera la nouvelle Europe.» Et le chef de file du Mouvement 5 étoiles (M5S), Luigi Di Maio, réclame des «explications», alors que les autres responsables politiques se font nettement moins diplomates. Dans un communiqué, la nouvelle chef de groupe Forza Italia (droite) à la Chambre des députés, Mariastella Gelmini, parle d'«atteinte à la souveraineté nationale» qui «en dit long sur la perte de crédibilité de notre pays», avant de lancer qu'«il doit être clair que chez nous, l’autorité doit être seulement italienne».

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Quant au dirigeant de la Ligue, le très droitier Matteo Salvini, il va encore plus loin: «Plutôt que d’expulser des diplomates russes, nous devrions éloigner les Français», écrit-il, poursuivant: «Avec nous au gouvernement, l’Italie relèvera la tête en Europe, nous n’avons aucune leçon à recevoir de Merkel ou de Macron. C’est à nous de contrôler nos frontières.»

Ambassadeur français convoqué

Les explications fournies par le ministre français de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, ne font pas baisser la tension, si bien que, dans l’après-midi de samedi, l’ambassadeur de France à Rome, Christian Masset, est convoqué pour explications au Ministère italien des affaires étrangères. Une procédure très inhabituelle s’agissant de deux pays aux liens très étroits, destinée à montrer l’agacement italien.

Côté français, on fait valoir qu’il ne s’agissait pas d’une opération en rapport avec la crise migratoire, mais d’un contrôle mené par les douaniers conformément à des accords transfrontaliers remontant à 1965, et en rapport avec une suspicion de trafic de drogue.

Ayant contrôlé dans le TGV Paris-Milan un voyageur d’origine nigériane, titulaire d’une carte de séjour italienne en règle mais sans bagages et en possession d’une forte somme d’argent liquide, les douaniers ont cherché à le soumettre à un test urinaire. Pour ce faire, ils ont voulu utiliser des locaux mis à leur disposition depuis les années 1990 en gare de Bardonecchia. Savaient-ils que depuis plusieurs mois ceux-ci avaient été mis à disposition d’une association italienne d’aide aux migrants, Rainbow4Africa? Sur ce point, les versions divergent. En tout cas, il est établi que les douaniers n’ont fait qu’utiliser les toilettes, pour un test qui s’est révélé négatif.

Mais alors, comment expliquer que ce qui, en temps normal, ne serait vu que comme un cafouillage administratif soit perçu si violemment côté italien? Bien sûr, il y a les incertitudes liées au contexte politique postélectoral. Un mois après la victoire de deux formations, le Mouvement 5 étoiles et la Ligue, qui n’ont cessé, ces dernières années, d’accuser le gouvernement sortant de brader l’intérêt national pour obéir aux injonctions de Bruxelles, l’exécutif ne veut surtout pas être accusé de mollesse.

L'Italie se sent délaissée par ses voisins

Cette explication ne suffit pas, pourtant, à expliquer l’émotion suscitée par l’affaire en Italie. C’est que l’épisode de Bardonecchia s’inscrit dans un contexte marqué par une crise migratoire face à laquelle l’Italie se sent abandonnée par ses partenaires européens, plus pressés de fermer leurs frontières que de faire preuve de solidarité. De plus, ces dernières semaines, une série d’incidents transfrontaliers a provoqué des tensions croissantes dans la région.

Le 23 mars, on apprenait la mort, dans un hôpital de Turin, d’une migrante nigériane de 31 ans, malade et enceinte, qui avait été renvoyée en Italie quelques jours plus tôt par les policiers français. La jeune femme avait été prise en charge, après son expulsion, par les bénévoles de Rainbow4Africa, dans le même local de la gare de Bardonecchia où se sont présentés, vendredi, les douaniers français.

Ces derniers mois, les reconduites à la frontière, effectuées sans ménagement par les forces de l’ordre françaises, ont provoqué un agacement croissant côté italien. Ainsi que de nombreuses protestations des associations françaises d’aide aux migrants. «Peut-être que l’affaire de Bardonecchia n’est pas la bonne, et qu’en l’occurrence les forces de l’ordre françaises sont de bonne foi, commente Marie Dorléans, présidente de l’association Tous Migrants. Mais elle aura eu le mérite de mettre en lumière des agissements intolérables. Ces dernières semaines, quand la police française reconduisait par –15°C des migrants affamés vers l’Italie, on a franchi les limites de l’inhumain.»

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