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Le double assassinat qui choque la France

Deux journalistes français travaillant pour Radio France Internationale ont été enlevés et tués samedi près de Kidal. Depuis septembre, la situation s’est dégradée dans le nord du Mali. Quatre questions pour tenter de savoir ce qui s’est passé

A peine une semaine après la libération des otages d’Arlit, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, journalistes à Radio France Internationale (RFI) en reportage à Kidal, dans le nord du Mali, ont été enlevés puis exécutés froidement. Quatre questions pour tenter de décrypter ce qui s’est passé à Kidal et quelles sont les conséquences de ce double assassinat.

Comment cela s’est déroulé?

Les deux journalistes arrivent à Bamako mardi soir, puis gagnent Kidal vendredi grâce à l’appui de la Minusma (force de l’ONU au Mali). Ils sont enlevés à 13h10 samedi en sortant de chez Ambéry Ag Rhissa, l’un des idéologues du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), par un commando qui les pousse alors dans un pick-up Toyota. Pour André Bourgeot, directeur de recherches au CNRS et spécialiste du Mali, «il y a quelque chose d’inexplicable dans l’enchaînement du drame car d’ordinaire les enlèvements se font au coucher du soleil, pas en pleine lumière, pas au moment du pic de chaleur de la journée». Il y avait donc dans le modus operandi «quelque chose d’inhabituel», soutient André Bourgeot.

La voiture des ravisseurs sera retrouvée à 12 km à l’est de Kidal deux heures plus tard par une des patrouilles de l’opération Serval: portières fermées à clef. Les corps gisent à terre. «L’un des corps a reçu deux balles; l’autre trois», a déclaré dimanche Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères à l’issue d’une réunion de crise à l’Elysée. Selon le témoignage d’Ambéry Ag Rhissa, que les journalistes venaient d’interviewer et qui a assisté à l’enlèvement en sortant sur le seuil de sa maison, alerté par les éclats de voix des journalistes, les agresseurs parlaient tamacheq, la langue des Touareg. Les journalistes ont-ils pu être exécutés alors que les ravisseurs tentaient d’échapper à leurs poursuivants? Selon le porte-parole de l’état-major français, le colonel Gilles Jaron, les forces de Serval à l’aéroport de Kidal, alertées de l’enlèvement, ont alors envoyé une patrouille et deux hélicoptères sur la zone. Les militaires ont rappelé qu’ils n’avaient jamais eu la voiture des ravisseurs «en visuel» et ont découvert les corps des deux journalistes sans avoir vu ou affronté les meurtriers.

Pourquoi les avoir assassinés?

Jusqu’à présent, aucune revendication n’a été transmise. Jusqu’à présent aussi, tous les enlèvements ont été revendiqués soit par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), soit par le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Le rapt suivi du meurtre s’est exercé sur deux représentants de RFI, la radio la plus écoutée et qui fait autorité sur sa zone de diffusion: l’Afrique. Ces deux journalistes de grand métier connaissaient le nord malien et avaient déjà participé à Kidal à une mission pour RFI en juillet dernier au moment de l’élection présidentielle.

André Bourgeot avance deux hypothèses: celle d’un acte gratuit «qu’on ne peut écarter», dit-il, et celle, plus «solide», «d’un acte criminel qui serait à mettre sur le compte d’une vengeance de membres d’AQMI qui auraient été lésés lors de la distribution de la rançon des otages d’Arlit». L’hypothèse de représailles pour la publication conjointe par RFI et Libération de la feuille de route d’AQMI, aucun expert ne la prend au sérieux. A ne pas écarter en revanche celle d’une panne de véhicule qui aurait eu pour conséquence de ne pas «s’encombrer» des deux otages et de les abattre. Mais alors pourquoi prendre soin de fermer à clef une voiture tombée en panne en plein désert?

Reste que, pour le chercheur, il ne fait pas de doute que ce meurtre est «un sabotage des Assises du Nord qui se déroulent à Bamako et des élections législatives qui doivent se dérouler fin novembre». Pour André Bourgeot, cette «symbolique extrêmement puissante contre la liberté d’expression» a pour conséquence immédiate de fragiliser encore plus le Mali.

Qui contrôle Kidal?

Géographiquement, la ville est située au sud du massif des Ifoghas. Une région totalement aride, écrasée de chaleur, où ont été traqués pendant plusieurs mois par les forces tchadiennes et françaises les islamistes d’AQMI et un groupe allié, Ansar Eddine. A sa tête Iyad Ag Ghaly, un ex-rebelle touareg des années 1990, originaire de la région de Kidal. «Kidal est la seule région pour le moment où la souveraineté de l’Etat n’est pas effective», a reconnu hier le ministre malien de la Défense, Soumeilou Boubèye Maïga, sur France 24. Les soldats français, maliens et de la Minusma y sont moins de 500. Le gros des troupes est basé à l’aéroport situé en dehors de la ville, à l’intérieur de laquelle elles sont peu présentes. «Serval ne dispose pas des effectifs pour sécuriser la ville», a aussi affirmé hier le ministre de la Défense malien.

Il y a une dizaine de jours, une attaque islamiste avait causé la mort de soldats tchadiens, alors que la ville est sans cesse sillonnée de pick-up chargés de groupes armés, notamment de membres du MNLA. Ce groupe, selon les accords de Ouagadougou de juillet dernier, qui prévoyaient notamment le déploiement de l’armée malienne sur cette zone, aurait dû être cantonné puis désarmé. Mais depuis la mi-septembre la situation s’est fortement dégradée: retour de membres liés à Ansar Eddine selon le témoignage de l’envoyé spécial de France Culture. A cela s’ajoute «la crise aiguë d’autorité» du MNLA qui ne contrôle pas «les jeunes», selon André Bourgeot. Les plus durs du MNLA se seraient engagés dans une démarche irrédentiste en prônant ce slogan: «Azawad ou rien», alors que le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), le Haut Conseil pour l’unicité de l’Azawad (HCUA) ainsi qu’une fraction du MNLA, à l’approche des législatives de novembre, reviennent eux dans «le giron démocratique».

Peut-on encore couvrir le nord du Mali?

L’armée française a transporté depuis l’intervention de janvier dernier régulièrement des journalistes à Gao ou à Tombouctou, mais pas à Kidal, «compte tenu de la tension permanente dans cette ville», selon les propos tenus hier par l’officier presse de Serval à Bamako. Il arrive aussi que des journalistes soient «invités» à couvrir les activités de l’armée: d’une simple matinée de patrouille en zone urbaine à une opération de plusieurs jours dans le désert. Libre à eux ensuite de rester sur la zone, comme à Gao ou Tombouctou, pour travailler au contact de la population et dormir chez l’habitant, le temps nécessaire de la mission. Le lieu des journalistes est alors géolocalisé par l’armée. Cette dernière, lors de l’attaque de Gao fin février par des éléments du Mujao, avait exigé des journalistes, et à des fins de sécurité, de regagner la caserne de Serval. Certains reporters s’étaient pliés, d’autres non, préférant rester en ville couvrir l’attaque.

L’assassinat des deux journalistes va modifier la couverture dans le nord malien et de fait fortement la réduire. «On s’attend à de nouvelles consignes. Mais le but n’est pas de vous empêcher de faire votre travail», affirme à Bamako l’officier presse. Pourtant, courant juin, les hommes de Serval en poste à Kidal, furieux de tomber nez à nez avec un confrère de France Culture monté de Bamako par ses propres moyens, l’ont consigné des heures sous un arbre, histoire de bien lui faire comprendre qu’il n’était pas le bienvenu, et lui avaient enjoint de reprendre immédiatement la route vers Gao: «On ne veut pas de toi ici.»

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