Affaire Kashoggi

Le double langage de Trump face à Riyad

Soucieux de préserver son allié historique et des contrats d'armement pour 110 milliards de dollars, le président peine à hausser le ton vis-à-vis de Riyad dans l'affaire Khashoggi

Une petite griffe en acier dans un gant de velours. Dans l'affaire Jamal Khashoggi, Donald Trump est pris en étau. Sous pression, il a fini, jeudi, par condamner la disparition du journaliste dans le consulat saoudien d'Istanbul et dénoncer l'attitude de Riyad. Mais il l'a fait du bout des lèvres.

Lire aussi: Comment la Turquie instrumentalise l’affaire Khashoggi

Donald Trump a été très clair sur Fox Business. «Nous avons besoin de l'Arabie saoudite dans la lutte contre le terrorisme, tout ce qui se passe en Iran et ailleurs», a-t-il déclaré, en insistant sur l'importance pour l'économie américaine de l'«énorme contrat d'armement de 110 milliards dollars» conclu en mai 2017 avec le royaume sunnite. Un contrat qui «représente 500 000 emplois». Tout est dit. 

Donald Trump continue donc de ménager l'allié de longue date des Etats-Unis. Pressé de toutes parts, il avait annoncé jeudi de «très lourdes sanctions» en cas de responsabilité avérée de Riyad, au fur et à mesure que les soupçons de guet-apens et d'assassinat se concrétisaient. Ceci, alors que mercredi encore, il s'était contenté de dire: «J'espère que le roi et le prince héritier n'étaient pas au courant, c'est un facteur très important à mes yeux.»

Lire également: Jamal Khashoggi, le journaliste du «paradoxe saoudien»

Mais au final, la dernière version des Saoudiens l'arrange plutôt bien. Riyad a confirmé samedi la mort du journaliste survenue dans le consulat, mais évoque une «rixe qui aurait mal tourné». Elle a trouvé des boucs émissaires: 18 Saoudiens ont été arrêtés et cinq hauts responsables ont été limogés. 

«Nettoyage diplomatique»

Une simple bagarre ou une «opération non autorisée par le pouvoir»? Personne en dehors des autorités saoudiennes ne semble accorder de crédit à ces thèses. Les autorités turques ont identifié un des hommes soupçonnés d'avoir perpétré l'assassinat comme étant un proche du prince héritier Mohammed ben Salmane, dit MBS.

Lire encore: Affaire Khashoggi: une crise majeure se profile entre Ryad et ses alliés

Selon les scénarios les plus crus évoqués par des sources turques, le journaliste, qui écrivait notamment pour le Washington Post et s'était installé aux Etats-Unis en 2017 après être tombé en disgrâce auprès de la cour, aurait été démembré et coupé en morceaux le 2 octobre par des hommes de mains du prince héritier. Sa dépouille, ou ce qu'il en reste, n'a toujours pas été retrouvée. 

Sabre et salamalecs

Ces images macabres s'entrechoquent avec celles du premier voyage de Donald Trump à l'étranger comme président. En mai 2017, il a été reçu comme un roi en Arabie saoudite. Au programme: l'annonce de méga-contrats pour 450 milliards de dollars - dont 110 milliards dans le domaine de l'armement pour faire face à la «menace iranienne» - , une danse traditionnelle du sabre et des salamalecs. Le roi Salmane lui a déroulé le tapis rouge, pressé de tourner la page de l'ère Obama, mal vu par Riyad en raison du rapprochement amorcé avec l'Iran. Dans les rues de la capitale, des affiches XXL montraient le roi d'Arabie saoudite avec Donald Trump et le slogan «Ensemble nous triomphons». 

Et finalement: Affaire Jamal Khashoggi: Donald Trump hausse le ton face à l'Arabie Saoudite 

Depuis le début de son mandat, Donald Trump, qui entretenait déjà auparavant des liens d'affaires avec le royaume, a tout fait pour resserrer les liens avec la monarchie du Golfe. Il continue sur cette lancée. Même si la Maison-Blanche a opéré un petit virage dès jeudi, en se montrant un peu plus critique vis-à-vis de son allié historique au Moyen-Orient depuis le «pacte» du Quincy en 1945, entre le roi Abdel Aziz ben Saoud et Franklin Roosevelt. Cet accord, qui assure à l'Arabie saoudite une protection militaire en échange d'un accès privilégié au pétrole, a été renouvelé soixante ans plus tard sous la présidence de George W. Bush.  

En voyage à Riyad la semaine dernière, le secrétaire d'Etat Mike Pompeo s'est montré relativement prudent et lisse à propos de l'affaire Kashoggi. Mais samedi, alors que Riyad venait d'admettre la mort du journaliste saoudien, le secrétaire américain au Trésor, Steve Mnuchin, a joué une autre partition. Depuis Tel Aviv où il était en déplacement, il a parlé d'un «premier pas positif mais insuffisant». Il se rendra en novembre en Arabie saoudite pour discuter de financement du terrorisme, mais a confirmé qu'il boycottera, comme beaucoup d'autres hauts responsables étrangers, le Forum économique prévu cette semaine à Riyad.

Le chaud et le froid

Emprunté, Donald Trump a continué à souffler le chaud et le froid pendant le weekend. Il a déclaré au Washington Post qu'il y a eu «manifestement tromperie et mensonges». Ces valses hésitations et changements de ton ont eu des répercussions sur le cours du pétrole, dont l'Arabie saoudite est le premier exportateur mondial. Mais Riyad n'aurait «aucune intention» de brandir cette arme stratégique et de mettre en place un embargo comme en 1973, a précisé lundi le ministre saoudien de l'Énergie. Le spectre d'une crise pétrolière majeure semble s'éloigner. 

C'est précisément en raison de ces enjeux stratégiques que les «très lourdes sanctions» évoquées pourraient ne jamais se concrétiser, même si les critiques sont vives au Congrès. Des élus de tous bords revendiquent le gel des ventes d'armes. Pas que les démocrates. Choqués par les circonstances troubles de la mort de Jamal Kashoggi, des républicains ont promis qu'ils ne resteront pas les bras ballants, et se désolidarisent de leur président à quelques jours des élections de mi-mandat. Marco Rubio, Bob Corker et Lindsey Graham font partie des plus virulents. Ce dernier a qualifié MBS d'homme «destructeur». Il demande son départ.

Publicité