C’est l’air hagard, les cheveux teintés de rouge, le visage pas rasé et le regard vide que l’auteur présumé de la fusillade lors de la première de Batman à Aurora, au Colorado, a comparu pour la première fois devant un juge, lundi. C’était aussi la première apparition publique de James Eagan Holmes depuis la fusillade qui a endeuillé l’Amérique. Plusieurs familles de victimes avaient fait le déplacement.

Un grand silence a empli la salle à l’entrée du suspect dans le box des accusés, qui semblait lutter contre le sommeil, les yeux tantôt grands ouverts, tantôt fermés, sa tête dodelinant aux côtés de son avocate, commise d’office. Le juge du tribunal de district du comté d’Arapahoe lui a formellement signifié les accusations d’assassinats à son encontre.

Le jeune de 24 ans est accusé d’avoir tué 12 personnes, dont une enfant de 6 ans, et d’en avoir blessé 58 autres. Vêtu d’une combinaison de prisonnier couleur pourpre, le suspect avait l’air ébahi et le regard vide. Aucun son n’est sorti de sa bouche pendant cette audience très brève. Sa mise en accusation est prévue le 30 juillet. L’étudiant en neurosciences risque la peine de mort, aux yeux de la loi en vigueur au Colorado, sauf à ce que ses défenseurs, lors du procès, plaident la démence et obtiennent gain de cause.

Trois jours après le drame, les enquêteurs tentent laborieusement de reconstituer le puzzle. Des experts en troubles comportementaux du FBI ont été mis à contribution pour tenter de comprendre les mobiles de ce jeune Américain discret et sans histoires. Ce n’est pas un, mais deux portraits distincts du tueur présumé qui se dégagent des premiers éléments de l’enquête.

D’un côté, un jeune Californien de San Diego, élevé dans une petite communauté tranquille, plutôt timide et rétracté socialement, mais brillant, passionné de sciences, comme son père, mathématicien et patron d’une société de logiciels. De l’autre, un tireur fou, armé d’un fusil d’assaut et d’un fusil à pompe, stockant chez lui d’énormes quantités de munitions et d’explosifs, et accoutré de la panoplie type du «super-vilain» pour passer à l’acte: vêtu de noir de la tête aux pieds, le corps protégé par un gilet pare-balles, la tête cachée sous un casque et un masque à gaz.

Un profil à la Dr Jekyll et Mr Hyde qui n’est pas sans rappeler celui de Theodore Kaczynski ou Unabomber, ce mathématicien et militant écologiste qui avait fait l’objet de la chasse à l’homme la plus coûteuse de l’histoire du FBI après avoir, entre 1978 et 1995, envoyés des colis piégés artisanaux à des personnes défendant les avancées technologiques.

Une centaine d’agents du FBI ont été mobilisés pour mener l’enquête après la fusillade d’Aurora. James Holmes, dont le casier judiciaire est vierge et qui n’a aucun lien avec le terrorisme, préparait son acte depuis longtemps et de manière obsessionnelle. Il avait acheté quatre armes et passé commande sur Internet de plus de 6000 balles, cartouches et chargeurs, au cours des trois derniers mois.

Mais l’enquête avance à tâtons, l’étudiant refusant de coopérer avec les enquêteurs. Ses seuls mots ont été prononcés lors de son arrestation. «Je suis le Joker», l’ennemi du héros Batman, aurait-il dit aux policiers qui lui passaient les menottes, avant de se vanter d’avoir piégé son appartement avec des explosifs. Parce que la langue du tueur fou a fourché, de nombreuses vies humaines ont pu être sauvées. Les artificiers n’ont réussi à déminer son domicile qu’après plus de vingt-quatre heures d’intervention. Des engins explosifs étaient reliés à des jarres remplies de liquides inflammables par des câbles métalliques, le tout jouxtant dix bonbonnes de gaz posées au sol dans le salon.

Dans un formulaire rempli l’an dernier pour la location d’un appartement, James Holmes se décrivait comme un homme «discret et facile à vivre». C’était, jusqu’au 20 juillet, le souvenir que le jeune étudiant à l’air poupon et au sourire juvénile avait laissé à tous. Personne n’avait rien vu venir. A l’exception peut-être de ce propriétaire de club de tir privé, auprès duquel le tueur présumé avait entamé une procédure d’inscription quelques semaines avant la fusillade. A l’écoute du message vocal «étrange et effrayant» que ce client potentiel avait enregistré sur son répondeur, Glen Rotkovitch avait décidé de lui refuser un droit d’entrée.

Personne n’avait rien vu venir. A l’exception d’un propriétaire de club de tir privé qui lui a refusé un droit d’entrée