«Je voulais être un bon communiste.» Cette phrase lâchée par Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de «Douch», le chef tortionnaire des Khmers rouges, résume cet homme, qui comparaît cette semaine devant un tribunal à caractère international à Phnom Penh pour avoir fait torturer et exécuter «au moins 12 382 personnes» entre 1975 et 1979 dans la prison S-21 de Tuol Sleng, dans la capitale. Douch est avant tout un homme méticuleux, attentionné à remplir au mieux possible la tâche qui lui est assignée qu’il s’agisse «d’écraser les ennemis» de la révolution ou de répondre aux questions de juges étrangers et cambodgiens pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre, torture et assassinat.

Agé de 66 ans, cet ancien professeur de mathématiques prend des notes alors que le greffier lit l’acte d’accusation pendant près de trois heures: «Des témoins disent avoir vu Douch lui-même torturer une détenue à Tuol Sleng. Comme elle refusait de faire sa «confession», Douch l’a frappée, l’a électrocutée et lui a retiré ses vêtements. Quand il s’est lassé, il a confié le soin de la torturer à une équipe d’interrogateurs. La séance a duré de 21 heures à 3 heures du matin.»

Machine de mort

Douch consulte des documents, lève la tête pour observer respectueusement le juge, comme un bon élève. Ceux qui l’ont connu au lycée de Kompong Thom dans les années 1950 se rappellent de lui comme d’un élève particulièrement brillant, mais déjà très perméable à l’idéologie communiste, qui, à l’heure de la lutte contre l’occupant colonial français, devenait la principale force cohésive de la jeunesse cambodgienne.

Rouage de la machine de mort khmère rouge, Douch est sans doute davantage un exécutant zélé et aveugle d’une politique conçue au sommet du sinistre régime du Kampuchea démocratique qu’un stratège. En 1971, il était déjà en charge d’un centre de détention dans le nord-ouest du Cambodge, non loin des célèbres temples d’Angkor. C’est durant cette période qu’il tiendra emprisonné pendant trois mois François Bizot, un jeune Français qui étudiait les manuscrits bouddhistes du Cambodge ancien. Cet épisode, il l’a raconté de manière captivante dans son livre, Le Portail, publié il y a une dizaine d’années: une relation étrange faite de curiosité intellectuelle et de sincérité qui se noue entre ces deux compagnons improbables. Douch devient convaincu que le jeune chercheur ne peut pas être un agent de la CIA comme en sont persuadés les leaders suprêmes de la révolution khmère, Pol Pot, Nuon Chea et Ta Mok. S’exposant lui-même, Douch parvient à convaincre ces derniers de libérer le Français, l’un des très rares Occidentaux détenus par les Khmers rouges ayant échappé à la mort.

Ce semblant d’humanité semble s’être érodé en 1975 quand Douch devient secrétaire du centre de détention S-21, situé dans un ancien lycée de Phnom Penh. Entre-temps, les forces khmères rouges ont vaincu l’armée du maréchal Lon Nol soutenue par les Etats-Unis et conquis la capitale. Fort de son expérience, Douch s’attache à appliquer la politique du Parti communiste du Kampuchea qui est d’éliminer les ennemis à l’intérieur et à l’extérieur des rangs de la révolution. Ce sont en effet principalement les cadres communistes cambodgiens qui sont envoyés dans le centre S-21 où ils sont torturés puis exécutés après avoir écrit leurs «aveux».

Mais, les Cambodgiens ne sont pas les seules victimes de Douch: 400 Vietnamiens, prisonniers de guerre ou civils, sont aussi exécutés sur ses ordres. Lors de la lecture de l’acte d’accusation, certains faits jusque-là peu connus sont énoncés, comme par exemple, le supplice de quatre Occidentaux brûlés vifs à Tuol Sleng au moyen de pneus enflammés placés autour de leur cou.

Bouc émissaire?

Ce qui distingue Douch des quatre autres accusés – les anciens chef d’Etat Khieu Samphan, chef de la diplomatie Ieng Sary, numéro deux du parti Nuon Chéa et ministre des Affaires sociales Ieng Thirith –, c’est qu’il reconnaît ses crimes: «Douch admet avoir été responsable de tout ce qui s’est passé à S-21 et avoir supervisé personnellement tous les interrogatoires.» Certes, il réfute avoir été présent à tel lieu d’exécution ou avoir assisté à telle séance de torture comme l’affirment des témoins, mais cela ne remet pas en cause sa reconnaissance de culpabilité.

Converti au christianisme, Douch semble vouloir faire amende honorable, peut-être par conviction religieuse, ou par scrupule d’élève discipliné dont il semble ne pas pouvoir se défaire. Cette attitude comporte en tout cas un risque inhérent: celui de faire de lui un bouc émissaire, qui permettra de disculper les quatre autres accusés. «On peut craindre que seul Douch sera jugé, le gouvernement actuel étant peu enclin à rendre public le témoignage potentiellement dommageable des quatre dirigeants khmers rouges emprisonnés», estime Bruno Carette, un documentariste français qui enquête sur les Khmers rouges depuis quinze ans.