Toute la journée, les indices s’étaient multipliés, semblant indiquer que l’administration de Barack Obama s’attendait à ce que jeudi devienne un jour « historique ». Sortant de sa réserve, le directeur de la CIA, Leon Panetta, indiquait devant une commission d’élus qu’il avait reçu les mêmes information qu’eux: s’il ne devait pas démissionner, Moubarak entendait du moins se dépouiller d’une bonne partie de ses pouvoirs. Le changement était au coin de la rue, paraissait confirmer quelques heures plus tard le président Obama lui-même: « Nous sommes témoins de l’histoire en marche », annonçait-il, dans ce qui avait été largement perçu comme une confirmation de la nouvelle.

De fait, à peine le discours du président égyptien terminé, Barack Obama a réuni ses conseillers en matière de sécurité, sans doute pour trouver une réaction adaptée à la nouvelle situation. En somme: Hosni Moubarak aurait dû se résigner à partir sans qu’il soit nécessaire à la Maison-Blanche de formuler cette exigence expressément. Aujourd’hui, les choses pourraient être différentes.

Pour avoir semblé indécise, et même divisée, face au destin de son allié égyptien, l’administration américaine n’en défendait pas moins la manière dont elle a réagi aux événements qui se précipitaient sur le terrain: première concession de Moubarak de ne pas se présenter aux élections; relative modération face aux opposants et évitement d’un bain de sang; promesses de discussions avec l’ensemble de l’opposition... Un mouvement positif qui devait voir sa culmination hier soir avec l’annonce du président égyptien.

Réunis derrière la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, le chef du Pentagone Robert Gates et le vice-président Joe Biden, le camp des « réalistes » a longtemps continué d’appeler au soutien du raïs égyptien en insistant sur le besoin de « stabilité » nécessaire aux intérêts américains dans cette région du monde. Face à ce camp, d’autres mettaient en avant le fait que, à chaque jour qui passait, les Etats-Unis risquaient davantage de se placer « du mauvais côté des barricades » qui se sont érigées sur la place Tahrir.

Après le discours décevant de Moubarak, et la grogne qu’il a immédiatement suscitée sur la place Tahrir, la « stabilité » mise en avant par les « réalistes » pourrait fort devenir un voeu pieu.

« Les Egyptiens sont en train d’appeler au changement », constatait encore hier Barack Obama, en recourant au concept qui l’a rendu célèbre et aidé à remporter les élections. Mais, marchant sur une corde raide, le président n’a pas fait la preuve d’un soutien déterminé à ce « changement». Hier, avant le discours du Caire, il se contentait d’ajouter l’adjectif « authentique » à la formule qui a servi de leitmotif à son administration face à l’Egypte: « Une transition ordonnée. »

Au-delà de l’importance du rôle de l’Egypte en tant que « gendarme de la région » – que les Etats-Unis ont favorisé à coups de milliards de dollars pendant trois décennies – les Etats-Unis ont réalisé avec une certaine stupeur qu’ils ne savaient pas réellement ce qui se tramait dans les rues, et dans la tête des habitants, de leur plus important allié arabe. Ce déficit d’information, notent les experts, est dû en partie aux nouvelles priorités imposées au services d’intelligence américains après le 11 septembre 2001. Si la CIA n’a jamais travaillé aussi étroitement avec ses collègues arabes, elle l’a fait pratiquement dans la seule perspective de traquer Al-Qaïda et de rendre impossibles de futures attaques terroristes. Les liens avec les mouvements d’opposition ont été abandonnés, d’autant plus sûrement que cette opposition était éclatée et souvent broyée par les régimes en place. Les velléités réelles du mouvement des Frères musulmans sont aujourd’hui un mystère pour les Américains. Comme le fait de savoir quelle sera aujourd’hui la réaction des protestataires égyptiens face à la réponse en forme de gifle que leur a adressée leur président..

Sous le coup de la surprise, les responsables américains doivent cependant se demander également s’ils connaissaient aussi bien qu’ils le pensaient les tréfonds du régime égyptien. Une chose est claire: à plusieurs reprises, Hosni Moubarak a répété qu’il n’accepterait pas de « diktat» des puissances étrangères, semblant clairement pointer du doigt les Etats-Unis.