Le Sénégalais Ousmane Sembène réalise La Noire de…, le premier long-métrage du continent noir en 1962, il y a 48 ans. A l’époque, les anciennes colonies françaises regorgeaient de salles. «Il y en avait bien 50 au Sénégal à l’indépendance», estime Catherine Ruelle, spécialiste de la question. Aujourd’hui, celles qui répondent aux normes européennes, climatisées, ont presque disparu, à part au Burkina Faso, qui accueille le Fespaco, un des plus grands festivals du cinéma africain, et au Gabon. Ailleurs, il ne reste que des façades, récupérées par des hôtels ou des sectes. La production, considérée comme l’apanage de l’Afrique francophone, rassemblée au Fespaco de Ouagadougou en moyenne tous les deux ans depuis 1969, a longtemps dépendu des aides de l’ancienne métropole. Sans forcément convaincre: «Toujours les mêmes histoires de conflit entre modernisme et tradition, toujours les mêmes films en moré ou bambara où les non-moré et non-bambara doivent s’user les yeux pour lire les traductions. Mais que voulez-vous! Les Européens qui financent le cinéma africain à 90% disent que c’est ce qu’ils aiment», chroniquait le journaliste ivoirien Venance Konan en 1999.

Mais les producteurs africains réagissent depuis plusieurs années. L’avènement du numérique a permis de «révolutionner la production comme la diffusion», continue Catherine Ruelle. «On peut parler de nouveau modèle géographique et économique.» Les salles de quartier, clandestines et populaires, foisonnent. Nollywood, l’industrie des films nigérians, vise les nouveaux marchés (158 millions d’habitants, rien qu’au pays) et produit jusqu’à 2500 films par année. La deuxième puissance cinématographique au monde en nombre de films (devant les Etats-Unis, derrière l’Inde) s’enrichit. Ses productions, peu coûteuses, sont largement distribuées (une chaîne américaine, Afrotainment, s’y dévoue entièrement). La société nigériane Silverbird construit des salles, climatisées, notamment au Kenya et en Afrique du Sud où de nouveaux festivals voient le jour. Les coproductions jaillissent à l’Est et au Sud. Même «Somaliwood», le cinéma des Somaliens et de la diaspora, n’est pas en reste.

Catherine Ruelle poursuit: «Dans cette masse, certains talents émergent.» Comme Tunde Kelani qui a réalisé Narrow Path. «Tourné en HD, à l’américaine.» «Et les femmes cinéastes émergent à travers le continent», note la journaliste française. Le symbole du renouveau selon elle, la Kenyane Wanuri Kahiu, réalisatrice de From A Whisper, présenté au Festival de Cannes, et qui vient de sortir un autre «bijou»: Pumzi.

Pendant ce temps, l’ancien modèle produit encore. L’arbre en course pour la Palme d’Or à Cannes, Un homme qui crie du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, tourné grâce aux aides françaises, cache la forêt bouillonnante. Et Catherine Ruelle de conclure: «On voit encore peu de grosses productions africaines, mais les choses devraient changer bientôt».