Dès la découverte du massacre le 16 janvier, le chef de la mission de l'OSCE, William Walker, et la quasi-totalité de la presse internationale en attribuent la responsabilité aux forces serbes. Cependant, une autre hypothèse va émerger, presque uniquement dans la presse française et en Suisse romande. Les médias anglo-saxons l'évoquent à peine. L'idée est celle-ci: l'UÇK aurait organisé une mise en scène macabre pour hâter une intervention de la communauté internationale qu'elle appelle de ses vœux depuis des mois. Le 20 janvier, Le Figaro écrit: «Que s'est-il réellement passé à Racak? L'UÇK aurait-elle, pendant la nuit, rassemblé les corps, effectivement tués par balles serbes pour mettre en scène une exécution de sang-froid? Fait troublant, les journalistes ne trouveront, samedi matin, que très peu de douilles autour du fossé du massacre apparent. Intelligemment, l'UÇK aurait-elle cherché à transformer une défaite militaire en une victoire politique?» se demande le journal conservateur. Le 21 janvier, Le Monde publie un grand article. Son titre: «Les morts de Racak ont-ils vraiment été massacrés froidement?»

Le doute est distillé sur les responsabilités du massacre et freine la détermination occidentale à agir, ce qui aurait pu se solder par des frappes aériennes. L'hypothèse de la mise en scène convainc la majeure partie de l'opinion publique francophone. Résulte-t-elle d'une manipulation des autorités serbes? Vraisemblablement pas. Ce qui a prévalu, c'est un processus d'auto-intoxication. Certains journalistes ont choisi la vérité politiquement la plus vraisemblable et, d'une certaine manière, la plus souhaitable selon les intérêts français, hostiles aux frappes aériennes. Il n'y a pas eu de manipulation de la part des diplomates français, mais l'hypothèse impliquant une mise en scène du massacre de Racak les arrangeait, car elle évitait de durcir plus avant le conflit avec Slobodan Milosevic, tout en enfonçant un coin chez les Américains. Les diplomates français, parlant sous le sceau de la confidentialité, ne l'ont pas démentie, se réfugiant derrière un prudent: «Nous étudions toutes les options», quand ils ne l'ont pas encouragée. Il y a donc une convergence d'intérêts entre la version des faits (posée de manière interrogative) présentée par Le Figaro du 20 janvier et une lecture politique de la situation par le Quai d'Orsay.

Syndrome de Timisoara

Cette auto-intoxication s'est faite d'autant plus facilement que deux références s'imposaient dans l'esprit de ces journalistes: Timisoara et l'obus sur la place du Marché de Sarajevo. Timisoara comme l'exemple d'une manipulation, où les opposants à Ceausescu ont voulu grossir l'horreur de la dictature; et l'obus sur la place du Marché comme symbole d'un massacre qui a changé la nature de la guerre. L'hypothèse de la mise en scène à Racak est le produit de la combinaison de la manipulation de Timisoara ajoutée à l'idée qu'un massacre rapporte des bénéfices politiques dans le camp des victimes.

En France, le doute sur le massacre se généralise. La plupart des médias en Suisse romande suivent. Deux types d'arguments ont été avancés pour accréditer l'hypothèse d'une mise en scène à Racak.

Des arguments factuels: les douilles manquantes auprès des corps, le réaménagement de la scène principale du crime, l'absence d'information sur le massacre le vendredi, les images tournées par APTV et la présence à la périphérie, puis à Racak même d'observateurs américains et de l'OSCE ainsi que d'un journaliste français qui n'ont rien vu ce vendredi tragique.

Mais, très vite, c'est l'argumentation politique qui prend le pas sur «les zones d'ombre». L'idée est celle-ci. Qui tire profit du massacre? Qui a intérêt à ajouter l'horreur à l'horreur pour provoquer l'indignation internationale et déclencher les frappes aériennes? La réponse est simple: l'UÇK. C'est elle qui exige à cor et à cri des frappes aériennes. La vérité s'éclaire, puisque, apparemment, le mobile de la mise en scène du crime est désormais dévoilé et celui-ci nous désigne, tout naturellement, l'architecte de cette falsification.

Dans l'opinion publique française ou suisse romande, l'idée d'une manipulation crée, chez le téléspectateur ou le lecteur, le sentiment d'avoir été floué, comme un voyeur abusé par la marchandise qu'il observe et qui s'en aperçoit trop tard. Du coup, le sentiment désagréable d'avoir été en quelque sorte dupé dans ses émotions se retourne contre les indépendantistes albanais.

S'opère alors un éloignement dans l'imaginaire de la scène du massacre: le Kosovo n'est pas à nonante minutes d'avion de Paris ou de Genève, il n'appartient plus à l'espace culturel européen, il se trouve relégué plus loin, dans l'impénétrabilité et la barbarie propre au monde balkanique, étranger à nous, porteurs de la civilisation occidentale.

Les indices «troublants»

C'est, en France et en Suisse romande, cette version des faits qui s'est imposée dans le grand public. Pourtant, la lumière se fait sur les éléments jugés troublants. Les douilles manquantes tout d'abord: elles ont été prises samedi matin par les observateurs américains pour expertise. Comme ils ne dépendent pas de l'OSCE, ils n'ont averti personne. Le réaménagement de la scène du crime: les familles ont retourné les corps pour les identifier, certains corps ont été portés dans les maisons, les cadavres des combattants de l'UÇK ont été enlevés par leurs camarades de combat. Si cela n'explique pas tout, cela explique beaucoup. Le film tourné par APTV: il n'est en aucune manière probant et le cameraman, proche des nationalistes serbes, a été renvoyé. Quant aux observateurs internationaux qui n'ont rien vu ce vendredi tragique, ils n'ont effectivement rien vu de leur poste d'observation. Et, lorsqu'ils sont entrés dans le village, la nuit commençait à tomber. Ils n'ont entendu qu'une seule personne leur dire qu'un massacre avait été commis. Les autres n'en savaient rien.

Ces faits n'intéressent plus l'opinion publique. Un fait en chasse un autre. Procès du sang contaminé, mort du roi Hussein de Jordanie, la thèse de la mise en scène a de beaux jours devant elle.

P. H.