Pour faire le tour de la personnalité de Dragan Hajdukovic, une kyrielle de qualificatifs est nécessaire. Ce Monténégrin de 67 ans, depuis peu à la retraite, paraît discret, sans histoire. Or il n’est pas qu’un intellectuel à l’imagination foisonnante, un physicien curieux et audacieux qui a travaillé au CERN de 1992 à 2014. C’est aussi un formidable pédagogue et un écologiste qui juge nécessaire de se battre pour la pérennité de la planète.

De passage à Genève, il explique l’urgence d’agir pour empêcher un désastre écologique, la destruction de l’écosystème du lac Skadar érigé à l’époque de Tito au rang de parc national. L’endroit est un joyau de la nature. A quelques kilomètres à vol d’oiseau de la côte adriatique du Monténégro, il recense près de 50 espèces de poissons, plus de 280 espèces d’oiseaux. Il figure sur la prestigieuse liste des habitats aquatiques d’importance internationale (Ramsar).

Site menacé

Mais le site est menacé. Un vaste projet, Porto Skadar Lake, conçu par un homme d’affaires français, Lionel Sonigo, devisé à près de 80 millions de francs, prévoit un complexe d’hôtels capable d’accueillir 600 hôtes et une trentaine de villas pour une clientèle de luxe. Les pelles mécaniques sont déjà à l’œuvre.

Dragan Hajdukovic a un rapport étroit à la nature de cet Etat balkanique. Il a grandi dans les montagnes du Monténégro dans des conditions de vie qu’il assimile à celles du «XIXe siècle». Après avoir vécu deux décennies à Genève, il est retourné vivre dans la ville monténégrine de Cetinje. Il est prêt à remuer ciel et terre pour sauver le parc national. En décembre, il emmenait au lac Skadar des parlementaires pour les exhorter à voter un moratoire.

«Il suffit de voir comment la mafia locale de la construction a massacré la côte de l’Adriatique afin d’engranger des millions de francs en vendant le mètre carré de terrain à des prix prohibitifs. Nous devons nous assurer qu’ils n’en fassent pas de même avec le parc naturel.» L’urgence est réelle. Le pays, indépendant depuis 2006, connaît un boom touristique avec 1,5 million de visiteurs par an.

Un Etat écologique

Dragan Hajdukovic a écrit à la Commission et aux parlementaires européens. Mercredi, il rencontrait à Bruxelles la vice-présidente du Parlement européen, la Verte Ulrike Lunacek. Il exhorte Bruxelles et Strasbourg à faire pression sur Podgorica. «Le Monténégro est le champion de la destruction de l’environnement. Il commet un crime contre les futures générations.» Le physicien, au charmant accent balkanique, agit en citoyen sans affiliation politique, en scientifique et humaniste «amoureux de l’humanité et de la nature».

Au début des années 1990, Dragan Hajdukovic lançait déjà un projet intitulé «Monténégro, le premier Etat écologique», rapidement interrompu par les horreurs de la guerre en Yougoslavie. L’idée pouvait paraître farfelue, mais il la défend encore: «C’est la première fois dans l’histoire que notre survie dépend de notre capacité à réaliser de telles utopies. Cette aspiration est toujours valable. Si nous continuons ainsi, nous risquons un suicide collectif en détruisant la planète», explique le Monténégrin, graphiques et données scientifiques à l’appui montrant l’impact de la possible fonte des pôles sur les courants marins et le climat.

Abolition de l’armée

Son Etat écologique abolirait l’armée. «Je sais, c’est utopique; nombre d’Européens nous poussent à adhérer à l’OTAN. Mais c’est ma vision.» L’État écologique verrait le jour grâce à la volonté de ses habitants, mais aussi de la communauté internationale qui y verrait une initiative pilote. Le projet prévoit aussi d’instituer, aux côtés des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, un pouvoir du savoir capable d’influencer la prise de décision. Le scientifique est actuellement en train d’écrire un livre expliquant de façon pédagogique les dangers écologiques qui menacent la planète. Fort bien connecté, il a participé l’automne dernier au sommet de la COP 22 de l’ONU sur le climat au Maroc pour plaider sa cause.

Brillant physicien formé à l’Université de Belgrade, Dragan Hajdukovic était encore au CERN quand il a lâché une petite bombe dans la revue «Astrophysics and Space Science» voici quelques années en annonçant sa théorie de la «polarisation gravitationnelle du vide quantique». Elle lui a valu plusieurs articles dans le National Geographic et une longue interview avec Morgan Freeman sur le Science Discovery Channel. La théorie sera peut-être démentie ces deux prochaines années par le nouveau télescope James Webb. Mais si elle est validée, estime la BBC, Dragan Hajdukovic pourrait être un prétendant au Prix Nobel.

Un homme libre

Dragan Hajdukovic est un physicien rigoureux qui n’oublie toutefois pas d’être un libre penseur: «La physique traverse la plus grande crise de son histoire.» A ses yeux, les deux piliers de la physique, la théorie de la gravitation et ce qu’on appelle le modèle standard (supersymétrie) ne permettent pas d’expliquer l’expansion accélérée de l’univers. Aucune expérience, admet-il, n’a abouti jusqu’ici à un résultat qui dément le modèle standard.

Même le grand collisionneur d’hadrons (LHC) du CERN est une installation, ajoute Dragan Hajdukovic, visant à confirmer la pertinence du modèle standard. Mais le physicien à la retraite reste sceptique: «Je cherche un mécanisme peut-être caché dans les deux théories, qui va à l’encontre du bon sens et de la raison. Mais, conclut-il, mon travail de scientifique ne consiste pas à imposer ma raison à la nature.» Dragan Hajdukovic, un scientifique rebelle? Un écologiste utopique? Un homme libre.


Profil

1949: Naissance dans les montagnes du Monténégro.

1978-1979: Enseigne à la Mathematical Grammar School de Serbie, une école pour étudiants doués.

1992: candidat indépendant à la présidence du Monténégro, opération renouvelée en 1997 et 2002.

2002-2014: Travaille au CERN à Genève. Le National Geographic et plusieurs revues scientifiques publient sa théorie de polarisation gravitationnelle du vide quantique.

2014: officie désormais comme directeur de l'Institute for Physics, Astrophysics and Cosmology à Cetinje au Monténégro où il réside.