Les symboles sont toujours lourds de sens. Le séisme qui a ravagé Haïti mardi soir a emporté les institutions dans ses terribles tremblements. Le Palais présidentiel, l’Assemblée nationale et la plupart des ministères se sont écroulés. Dans une interview à la chaîne CNN, un président un peu hagard assurait ne pas savoir où aller passer la nuit, puisque tant son «bureau» que sa maison avaient été détruits.

Outre René Préval, le premier ministre, Jean-Max Bellerive, a survécu. Les informations concernant les autres membres du gouvernement sont diffuses et contradictoires. Les ministres du Tourisme et de la Justice auraient disparu, le sort de la responsable de la culture reste incertain. Le réalisateur et ancien ministre Raoul Peck évoquait jeudi sur France Inter un «Etat décapité». «Nous n’avons reçu aucune information officielle, reconnaît Jean-Claude Pierre, chargé d’affaires à la mission permanente d’Haïti auprès des Nations unies, à Genève. Moi-même, j’essaie d’appeler Port-au-Prince depuis trois jours, sans succès. J’ai entendu parler de ministres décédés, mais je n’en sais pas plus.»

Manque de cadres

Comment, dans ces conditions, assurer la coordination nécessaire aux secours humanitaires? «Décapité ou non, cet Etat n’a pas l’aptitude à faire face à ce qui lui arrive. On l’a vu lors des précédentes catastrophes», note Christophe Wargny*, spécialiste du pays. «La gestion de la crise repose sur la capacité de l’ONU à rebondir plus que sur l’Etat haïtien, évanescent», renchérit Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris.

Les Nations unies sont elles-mêmes largement touchées; jusqu’à 200 personnes sont portées disparues et le siège est sans nouvelles du personnel local. «Des équipes d’experts sont arrivées sur place afin de renforcer la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti). Nous sommes en contact avec les services du premier ministre, qui fonctionnent», assure Elisabeth Byrs, porte-parole de la branche humanitaire onusienne.

Depuis 2004 – après que le pays a été secoué par une insurrection et pris en otage par des bandes armées, les quelque 9000 membres de la Minustah s’affairent à la création d’un Etat haïtien, entreprise laborieuse et entravée depuis deux siècles. «Ils sont parvenus à rétablir la paix et à désarmer les gangs. Pour le reste, tout est en friche, déplore Jean-Jacques Kourliandsky. Haïti dispose de cadres supérieurs formés en Europe ou aux Etats-Unis, puis vient une population illettrée. Entre deux, il n’y a personne.» Charles Ridoré, Fribourgeois d’origine haïtienne, était à Port-au-Prince en octobre dernier. Il y a constaté certains progrès: «L’insécurité a diminué et les infrastructures se sont améliorées, les routes surtout. La production agricole redémarrait.»

Christophe Wargny remarque de son côté que si les scrutins se succèdent – le parlement devait être renouvelé en février prochain –, Haïti ne se réforme guère. «Il manque une solide éducation citoyenne qui permettrait à la société civile de se constituer en opposition à des institutions plus ou moins véreuses.» Elu président en 1996 puis en 2006, René Préval est perçu comme un homme mou et manquant de charisme. «Il a banalisé la fonction présidentielle dans un pays qui en avait besoin, argue Christophe Wargny. Mais c’est un pompier plus qu’un visionnaire; il est incapable de planifier l’avenir de son pays.»

Le chef d’Etat a créé la surprise en limogeant la première ministre Michèle Pierre-Louis il y a deux mois, appréciée pour son dynamisme et son éthique. Certains observateurs estiment qu’elle lui faisait de l’ombre, à une année environ des prochaines présidentielles. Elle a été remplacée aussitôt par Jean-Max Bellerive, proche de René Préval. Une réforme constitutionnelle est en cours et d’aucuns redoutent que le président ne s’en empare pour se maintenir au pouvoir, les textes actuels limitant sa fonction à deux mandats.

* Haïti n’existe pas, Ed. Autrement, 2008.