Allemagne

Dresde accueille les «chasseurs de migrants» bulgares en héros

Berceau des mouvements islamophobes et d’extrême droite, la capitale de la Saxe a fêté le 26e anniversaire de la réunification en conspuant Angela Merkel et en réservant un accueil enthousiaste aux «patrouilleurs volontaires» venus de Bulgarie

Dessi, la jeune serveuse bulgare du Schiller Garten, prend les commandes d’un air distrait. «Normalement, nous n’avons pas ce genre de clients ici», souffle-t-elle en montrant du menton les grappes de jeunes au crâne rasé qui ont pris d’assaut les tables de cette pittoresque auberge sous le célèbre pont Bleu de Dresde. En fait, elle a peur; elle est tétanisée même.

Meeting pour la «fermeture immédiate des frontières»

Un peu plus tôt en ce lundi 3 octobre, le jour où l’Allemagne célèbre son unité retrouvée, elle avait bien compris qu’il se tramait quelque chose de peu habituel sur les bords de l’Elbe. Une organisation connue sous le nom de «Forteresse Europe» a choisi ce lieu bucolique pour y tenir un meeting demandant la «fermeture immédiate des frontières» du Vieux continent. Sa fondatrice, Tatjana Festerling, ancienne figure de proue de Pegida, considère aujourd’hui ce mouvement anti-migrants né ici même il y a deux ans comme trop mou. «Moi, je n’ai pas peur de dire qu’il faut ériger des barbelés et miner toute la frontière extérieure de l’Europe. Je suis pour un nouveau Mur de Berlin, mais sans le communisme», nous déclare-t-elle sans ciller.

Mais ce qui a le plus choqué Dessi c’est d’entendre plusieurs intervenants prendre la parole dans sa langue maternelle, le bulgare. Elle a d’abord cru que ses compatriotes étaient de nouveau montrés du doigt, comme c’est souvent le cas dans ces Landers de l’ancienne RDA. Mais ce n’était pas ça. Les Bulgares étaient cette fois-ci les invités d’honneur de l’événement. Conviés en leur qualité de «patrouilleurs volontaires du front uni à la frontière sud de l’Europe», leurs discours ont galvanisé le millier de personnes présentes, malgré le crachin glacial.

«Nous sommes venus pour redonner un peu de courage aux Allemands. Ils m’ont l’air bien abattus», fanfaronne Petar Nizamov. Ce jeune homme à la carrure imposante est venu de Bourgas, au sud de la mer Noire, où il a fondé un Groupe de défense des femmes et de la foi. En avril dernier, il avait acquis une certaine notoriété dans son pays en diffusant une vidéo dans laquelle lui et ses comparses s’en prenaient à un groupe de migrants à la frontière turque. Jetés violemment à terre, les mains ligotées dans le dos, ses derniers avaient aussi été dépouillés de leurs affaires, selon la police.

«Sorties» régulières

Assigné tout d’abord à résidence chez lui, Petar Nizamov doit en principe répondre de ses actes devant la justice. Et il ne pensait pas qu’il pouvait aussi facilement traverser toute l’Europe au volant de son coupé pour répondre à l’invitation de ses amis allemands. «Lorsque j’ai vu les douaniers bulgares s’agglutiner autour de ma bagnole, je me suis dit ça y est, ils vont m’interpeller. En fait, ils voulaient faire un selfie avec moi», rigole-t-il, savourant avec délectation sa notoriété grandissante. Le poing levé, il expliquera plus tard à la tribune que ces migrants n’étaient pas des réfugiés mais de jeunes hommes avides de sexe et de rapine.

Un peu avant lui un autre Bulgare, qui se présentera uniquement sous le nom de «Monsieur Ivanov», saluera les «citoyens libres de l’Allemagne» au nom de son organisation, l’Union militaire Vassil Levski et BNO Chipka. Suivra un discours fleuve, très politique. Mais sur le terrain l’Union a adopté une stratégie à mille lieu des coups d’éclat de Petar. «Nous sommes une véritable organisation. Avec une hiérarchie et des centaines de membres», tient à préciser par téléphone leur patron, Vladimir Roussev. Fondée par d’anciens officiers de l’armée et de la police, l’Union, dont le siège est à Varna, à l’autre bout de la côte bulgare, prétend effectuer des «sorties» régulières le long de la frontière turque. Et qui se veulent discrètes mais efficaces.

«De fait, nous faisons le boulot que nos autorités ne font pas: protéger notre pays», poursuit leur leader. D’ailleurs, pendant que «M. Ivanov» occupait le devant de la scène à Dresde, Vladimir Roussev et ses camarades tenaient, téléphones portables coupés, des réunions secrètes avec d’autres organisations du même genre dans l’ancienne Allemagne de l’Est et en Hongrie.

Publicité