Comme attendu, les conservateurs du Parti populaire (PP), emmenés par Mariano Rajoy – au pouvoir depuis fin 2011- ont largement emporté le scrutin législatif de ce dimanche. De façon plus ample encore qu’à l’issue des législatives de décembre 2015. Mais, comme alors, il y a tout à parier que cette victoire ne servira pas à grand chose au gouvernement sortant. Motif: Mariano Rajoy, un vieux routier de la politique, incarnation d’un système dominé par les scandales de corruption, est un compagnon de route dont ne veut aucun autre parti.

Avec 28% des suffrages, soit environ 120 députés (sur 350), les conservateurs demeurent très en deçà de la majorité absolue requise pour former un gouvernement stable. C’est en tout cas, dans l’attente des résultats définitifs, ce qu’indiquaient, dimanche dans la soirée, les sondages de sortie des urnes.

Autre fait majeur de ces élections, également à prendre avec précaution: le fameux – et si commenté durant la campagne — «sorpasso» se serait bel et bien produit. Ce terme italien correspond à un dépassement historique d’un parti par un autre. En l’occurrence, le parti socialiste espagnol, le PSOE, formation centenaire qui a gouverné le pays de façon majoritaire depuis la fin du franquisme, aurait été «surclassé» par Podemos, un parti émergent issu de «l’indignation sociale» née en mai 2011.

Une gifle historique

Selon ces mêmes sondages réalisés à la sortie des collèges électoraux, le PSOE ne recueillerait que 21% des suffrages, et environ 85 députés – contre 90 en décembre 2015; dans le même temps, en compagnie de son allié électoral communiste, Podemos obtiendrait une dizaine de députés de plus. Une gifle historique!

Si ces statistiques se confirmaient de façon officielle, cela aurait deux enseignements principaux. Premièrement, le fait que la droite n’a quasiment aucune chance de pouvoir former un gouvernement, car son allié naturel, les centristes libéraux de Ciudadanos, n’obtiendraient pas plus d’une trentaine de sièges, ce qui laisserait cette alliance très loin d’une majorité stable. La seule solution serait que les socialistes, qui ont la clé de ce scrutin, s’abstiennent en faveur des conservateurs. Une perspective difficilement imaginable, étant donné que la grande majorité des barons socialistes répugnent à l’idée de tout rapprochement avec la droite, qualifiée «d’ultralibérale» et de «corrompue».

Un hypothétique front de gauche

Deuxièmement, la possibilité arithmétique d’un «front de gauche», qui unirait les socialistes et Podemos. Ces deux mouvements obtiendraient un nombre de députés très proche de la majorité absolue – fixée à 168 sièges –, et pourraient, pour y parvenir, arracher le soutien de formations régionales. Mais cette alliance est politiquement très difficile à mettre en place, surtout si les socialistes arrivent nettement derrière les «radicaux de gauche» de Podemos. Car, même si leurs programmes respectifs ont de nombreux points en commun (relance par la consommation, négociation avec Bruxelles pour différer la baisse du déficit public; hausse sensible des dépenses publiques…), ces deux rivaux se haïssent cordialement: déjà, en mars, le socialiste Pedro Sanchez et le Podemita Pablo Iglesias avaient tenté en vain de sceller une alliance.

En l’état actuel des choses, on imagine mal les socialistes accepter de se plier au diktat de la formation émergente. Une certitude: dès cette semaine, les tractations vont commencer pour tenter de former une coalition avec, pour échéance, la constitution du prochain Parlement, le 19 juillet. Mais, d’ores et déjà, beaucoup d’observateurs craignent que l’Espagne plonge un peu plus dans l’instabilité, affrontant la menace croissante de devenir un pays ingouvernable.