Fusion: le mot renvoie au vocabulaire des aciéries, dont il conserve l'image d'incandescence. Il a eu son succès, lundi en France. A gauche, le jour était à peine levé sur Paris que Verts et socialistes fusionnaient leurs listes pour le second tour. A Toulouse, socialistes, Verts et liste dissidente, challengers de Philippe Douste-Blazy (droite modérée) allaient bon train vers une entente. Mais à droite, l'exercice, censé rendre beaucoup plus efficace la lutte finale (celle du 18 mars), s'est révélée bien plus laborieuse. A Lyon, fallait-il aller vers une alliance quasi contre nature entre la droite modérée, proche de Michel Mercier et le sulfureux Charles Millon? L'homme est tout de même celui par qui le scandale est arrivé, il y a trois ans, quand il s'est allié au Front national pour la présidence du Conseil régional. Succès éphémère, puisque, quelques semaines plus tard, il était évincé par la droite républicaine, soutenue par le Parti socialiste.

Le dilemme n'était pas moins aigu à Paris, où, plastronnant, le candidat dissident de la droite, Jean Tiberi, a immédiatement réclamé une fusion de ce type à son rival, Philippe Séguin, candidat officiel RPR-DL-UDF. Demande d'autant plus impérieuse – assortie d'un délai à 17 h – que le maire sortant peut se targuer de son score: il a assez de suffrages pour présenter des listes dans la grande majorité des arrondissements. De plus, il a obtenu lui-même 40% des voix dans son Ve arrondissement quand Philippe Séguin n'en aligne que 18% dans le sien, le XVIIIe. Mais rien n'y fait. Philippe Séguin, avec la ténacité qu'on lui connaît, tient bon, même si individuellement, certains de ses candidats (dont Pierre Lellouche dans le IXe arrondissement) sont tentés par la fusion. Il ne fera pas alliance avec un homme dont il conteste à la fois les méthodes et le passé, par trop lié à la pire image que la droite ait pu donner d'elle-même dans la capitale. Et il ne cédera pas plus là qu'il ne le fit, aux commandes du RPR, quand se posa la question des alliances occasionnelles avec le Front national dans les conseils régionaux. Il dit «non» à Tiberi et lui propose tout au plus que chacun des deux camps de la droite se désiste dans les arrondissements où la liste rivale (de droite) est en tête. Rien de plus. Fusionner programmes et équipes, c'est aux yeux de l'infatigable député des Vosges, vouloir s'allier avec le diable, comme disait à l'époque le Lyonnais Michel Noir, et renier tous ses engagements: ses électeurs n'y comprendraient plus rien.

La tactique Tiberi a un avantage: elle pourrait donner à la droite quelques chances de bons résultats dimanche prochain. L'approche de Philippe Séguin, plus vertueuse, plus nette, est de conserver une autre image de la droite dans la capitale, celle d'une capitale dégagée des affaires. Mais le maire sortant le menace de devoir assumer devant l'histoire la déconfiture de son camp dans la capitale. Au pragmatisme tenace de l'un s'oppose l'interrogation, plus fondamentale de l'autre sur l'avenir même de la droite.

Demeure un mystère: le succès que Jean Tiberi a réussi à assurer, non seulement à sa propre liste dans le Ve, mais à celles qui se réclament de son nom. Plusieurs réponses ici. Dans le Ve arrondissement, dont il fut le maire, Jean Tiberi peut compter sur un électorat de ce quartier bourgeois (un des plus chers de la capitale) auquel, de l'Hôtel de Ville, il n'a cessé d'offrir de coquets avantages. Une comparaison: en 1999, les dépenses par habitant du Ve arrondissement auront été de 2765 FF. Dans le IXe, de population comparable, elles furent de 390 FF!

Mais la prestance du maire a d'autres sources encore: sans revenir aux conditions bizarres dans lesquelles Séguin a été choisi par les instances du RPR, Jean Tiberi peut aussi se targuer d'un bilan qui n'est pas déshonorant, même s'il est gravement déficient dans certains domaines (logement, crèches, pollution). De plus, il a su se montrer partout, inaugurer à tour de bras, jouer l'omniprésence: c'est un atout sérieux. Enfin, dans ce pays, la légitimité de l'élu – et surtout celle du maire – est forte, très forte. La stratégie du maire a visiblement payé. Jusqu'à quand?