Europe

Les droites radicales sont un frein à «la formation de blocs majoritaires»

De nombreux pays d’Europe peinent aujourd’hui à se doter de coalitions majoritaires. Professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles, Pascal Delwit analyse la fragilisation croissante de la représentation politique sur le continent

Les mouvements alternatifs prennent de plus en plus de place sur l’échiquier politique. Résultat: les grands courants structurants, à commencer par la social‐démocratie, ne captent plus l’essentiel des votes.

Le Temps: Quelles sont les causes principales de la multiplication des coalitions minoritaires à laquelle on assiste?

Pascal Delwit: D’abord, le recul indubitable des grands partis gouvernementaux traditionnels, conservateurs, chrétiens‐démocrates, sociaux‐démocrates. Ensuite, la fragmentation des systèmes politiques, qui entraîne un vote pour des partis situés à la périphérie de ce système. Plusieurs autres dynamiques sont aussi à l’œuvre. D’abord, le glissement vers des partis de la droite radicale – Rassemblement national en France, Parti de la liberté en Autriche, Parti pour la liberté aux Pays‐Bas, etc. –, phénomène qui touche aussi l’Europe centrale et la Scandinavie.

Ensuite, une poussée des formations régionalistes, en Ecosse, en Catalogne, au Pays basque, en Flandre… On observe, par ailleurs, une poussée de la gauche radicale en Espagne, en Grèce, d’une certaine manière en France avec La France insoumise. Et aussi de formations monothématiques – Initiative féministe en Suède, Parti des animaux aux Pays‐Bas – qui accroissent le phénomène de fragmentation et compliquent la formation de gouvernements.

On pourrait encore ajouter la poussée des écologistes, qui viennent de connaître de fortes progressions en Allemagne (en Bavière et en Hesse), aux Pays‐Bas, en Belgique, au Luxembourg.

Certains pays ont l’habitude d’être gouvernés par des coalitions minoritaires…

Cela a été longtemps le cas en Suède ou au Danemark, plus récemment en République tchèque. Le phénomène nouveau est que la poussée des droites radicales empêche la formation de «blocs» majoritaires, ce qui entraîne soit de très longues négociations (aux Pays‐Bas, en Belgique), soit des situations presque insolubles, comme à Stockholm ou à Prague. D’où des situations devenant totalement illisibles pour les électeurs mais aussi une grande fragilité à l’échelle de l’Union européenne (UE): les dirigeants concernés siègent, ne l’oublions pas, dans les conseils européens.

Le système de représentation proportionnelle est-il en cause?

Bien sûr, un système uninominal à un tour réduit la fragmentation d’une certaine manière mais ne l’évite pas totalement, comme le montre le cas britannique. Il y a aussi de l’instabilité dans des pays dotés d’un système majoritaire, ainsi que dans des pays qui, comme l’Espagne ou la Grèce, ont limité l’ampleur de la proportionnelle.

La première est dirigée par un PSOE [Parti socialiste ouvrier espagnol] très minoritaire, la seconde par une coalition entre Syriza [parti de la gauche radicale] et la droite populiste radicale des Grecs indépendants. Tout cela confirme que c’est bien le fait que les grands courants structurants – et la social‐démocratie en premier lieu – ne captent plus l’essentiel des votes qui est le facteur plus déterminant.

La déconnexion que l’on dit de plus en plus grande entre le monde politique et les citoyens est-elle un autre élément d’explication?

Le phénomène ne peut être nié mais il n’est vraiment pas neuf. Nous assistons à ce que j’appelle un affadissement des communautés: la démocratie chrétienne, la social‐démocratie, les partis agrariens représentaient respectivement la communauté catholique, la communauté ouvrière et le monde rural. L’évolution sociologique, avec la sécularisation, la division internationale du travail et l’urbanisation, a favorisé une déstructuration inéluctable ainsi que la fin de la traduction politique de l’existence de ces communautés.

Le vote fut longtemps la traduction d’une appartenance sociale mais les appartenances sont désormais très diverses. On observe également que, pour beaucoup de citoyens, l’impact du politique sur les affaires du monde se réduit, d’où une forte diminution de la participation, à toutes les élections. Enfin, la confiance dans les formations politiques, traditionnellement faible, est en forte chute.

Les partis populistes en profitent pour opposer «peuple» et «élites dirigeantes». Cela résiste-t-il à l’analyse?

La «déconnexion» sous‐entend qu’il y aurait d’un côté des demandes légitimes du peuple, de l’autre l’action des exécutifs. En réalité, ces demandes sont souvent très contradictoires, et surtout très individualisées désormais: celle d’une hausse du pouvoir d’achat concerne le loyer pour l’un, une promotion de son enfant pour l’autre, la facture d’électricité pour un troisième. D’où des situations très complexes à embrasser pour le monde politique.

On a l’impression que les questions de la migration et de l’identité jouent un rôle clé dans le basculement actuel…

Elles sont sensibles depuis longtemps mais les phénomènes migratoires ont été accélérés par la globalisation, pour les gens très éduqués comme pour les pauvres. Les conflits, les enjeux climatiques poussent également à la mobilité. Le ressenti xénophobe d’un individu est, en outre, d’autant plus fort qu’il ressent sa propre situation comme dure. Et c’est le cas pour beaucoup d’Européens, qui jugent que leur situation s’est aggravée après la crise financière.

Pour d’autres, plus aisés, c’est la peur fantasmatique de perdre leur statut qui joue. Le tout, dans des sociétés qui voient les inégalités se creuser, ce qui peut profiter tant à la gauche radicale qu’à la droite radicale. La première visant surtout les grands patrons et le libéralisme; la seconde, la globalisation et les migrants.

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