On l’attrape entre deux avions. Avec sa petite valise à roulettes, Irene Khan s’installe au Starbucks Café de l’aéroport de Genève et commande une eau minérale. Elle revient d’un forum de médiateurs à Oslo, organisé par le Centre Henry-Dunant pour le dialogue humanitaire, qu’elle a rejoint il y a peu. Elle repartira pour Sydney, donner une conférence sur les liens entre paix et droits humains. Irene Khan est une comète, mais son port d’attache est à Genève. «Cela fait trente ans que je vis dans la région, avec quelques interruptions et beaucoup d’allers et retours», note la militante.

A Dacca, au Bangladesh, originaire d’une famille relativement aisée – père médecin, grand-père avocat – dans une région extrêmement pauvre, Irene Khan est vite confrontée aux notions d’injustice et de classes sociales. Mais c’est la guerre, surtout, qui lui forge une conscience. En 1970, un conflit civil déchire son pays. «Cela a eu un impact immense sur moi, c’est sans doute le début de mon engagement. J’ai décidé de travailler à la protection des autres et de leurs droits», se souvient-elle.

Les parents décident d’envoyer leurs trois filles à l’étranger, afin de les mettre à l’abri. Irene et sa grande sœur débarquent en Irlande du Nord en 1973. «On a quitté une guerre pour une autre. Mais au moins, en Irlande du Nord, les infrastructures existaient. Et puis je n’avais pas peur des bombes, j’avais déjà vécu cela.» La fille aînée de la famille, arrivée la première, est inscrite à l’école publique, protestante. Irene à l’école privée, catholique. Deux mondes qui ne se croisent jamais. Comment la jeune musulmane vit-elle le passage à la sphère chrétienne, internat compris? «Les catholiques étaient très stricts à l’époque, cela ne me changeait pas vraiment du Bangladesh!»

Après deux années irlandaises, Irene Khan part étudier le droit à Manchester puis à Harvard. Sa grande sœur fera médecine, la petite est devenue professeure. «Ma mère a toujours pensé que les filles pouvaient aller aussi loin que les garçons, elle voulait que nous fassions des études. Aujourd’hui, nous avons toutes les trois une bonne situation», se réjouit la frêle dame brune. A l’époque, elle opte pour le droit international; les droits humains ne sont pas encore enseignés. Elle obtient une bourse, se spécialise. «C’était les années 1970. A la fac, nous organisions des manifs contre les guerres et les dictateurs. C’était le temps de la révolution iranienne, des boat people; les droits humains étaient à l’agenda, je voulais voir comment la loi parvient à influencer la vie des gens.»

En 1979, Irene Khan intègre la Commission internationale de juristes, à Genève. L’année suivante, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) lui ouvre ses portes. Durant vingt ans, elle alterne les périodes genevoises et les mandats au Pakistan, en Grande-Bretagne ou encore en Macédoine. «Tout est lié. C’est lorsque les droits humains ne sont pas respectés que les réfugiés affluent, souligne la juriste. J’ai vécu la période très intéressante – au milieu des années 1980 – de l’arrivée de réfugiés extra-européens en Europe. Cela a marqué le commencement d’une nouvelle politique, faite de restrictions.»

Lorsqu’elle est contactée, au début des années 2000, pour prendre la tête de l’ONG Amnesty International (AI), Irene Khan n’hésite pas longtemps: «C’était une grande décision, mais l’occasion unique d’aller plus loin sur la question des droits humains.» En août 2001, elle devient secrétaire générale d’AI, quelques semaines à peine avant le 11 septembre. «Ces attentats et tout ce qui en a découlé ont profondément modifié le concept des droits humains, analyse la pasionaria. Les champions du domaine, Etats-Unis et Occident, ont soudainement changé de politique. Ce fut un choc pour les militants dont je fais partie. Guantanamo, Abou Ghraib sont autant de défis pour notre mouvement. Il est devenu primordial, dès lors, de construire de nouvelles alliances, avec l’Amérique latine par exemple.»

Irene Khan est tout à coup étiquetée «musulmane». Certains lui reprochent de prendre la défense de terroristes islamistes, à Guantanamo notamment. «Tout le monde a des droits, argue-t-elle d’une voix douce mais implacable. Si nous commençons à nier cela, alors nous suivons l’idéologie des terroristes.» Persuadée qu’il existe des valeurs universelles, la Bangladaise promeut un nécessaire dialogue entre les cultures et les religions. «J’ai vécu en Inde, en Suisse, en Macédoine. Cela m’a appris que les gens ne sont pas si différents. Partout, j’ai côtoyé le pire et le meilleur de l’humanité», relève-t-elle.

Un cheminement qui la conduit naturellement à rejoindre le Centre Henry-Dunant (CHD), à Genève. «Au HCR, j’ai travaillé sur l’impact des violations des droits humains. A Amnesty sur les causes. Aujourd’hui, je me penche sur les solutions.» Celle qui se définit comme une «sorte de consultante internationale» dit n’avoir jamais été aussi libre. Le CHD lui laisse le temps de participer à moult conférences, de voyager et d’écrire dans la presse, asiatique en particulier.

A 53 ans, Irene Khan contemple le chemin parcouru avec un certain optimisme. «Dans les années 1970, il y avait des dictatures en Argentine, au Chili, en Europe de l’Est… Tout cela a changé. Ça prend du temps, mais les virages finissent par arriver. L’Europe est stable aujourd’hui. Ces dernières années, nous avons aussi été témoins de la création de la Cour pénale internationale. C’est un incontestable progrès. Je ne crois pas que nous puissions assister à un retour en arrière; lorsque les gens ont goûté à la liberté, il est très difficile de la leur reprendre.»

La juriste a habité Balexert, Grand-Lancy, Founex. Elle réside désormais à Divonne, «parce que [son] mari est Allemand et qu’il était plus facile de s’installer dans un pays membre de l’Union européenne». Sa fille de 21 ans, elle, étudie le journalisme à Londres. Ce qu’Irene Khan apprécie ici, c’est le cosmopolitisme et la tolérance. «Une adolescente en minijupe peut côtoyer une femme en burqa. C’est formidable. La chose la plus honteuse, pour moi, c’est que depuis toutes ces années, je maîtrise très mal le français; les gens sont tellement indulgents qu’ils me parlent tous en anglais!» Elle regrette que la Genève genevoise et la Genève internationale ne se fréquentent pas plus. Elle a des amis en provenance du monde entier, qui partent et qui viennent sans cesse. «Genève est une ville de gypsies», s’amuse-t-elle.

Chaque année, cependant, Irene Khan retourne à Dacca, où vit toujours sa mère. Parfois, elle a le sentiment d’avoir perdu ses racines et s’étonne un peu du regard extérieur qu’elle porte sur son pays. A Genève, elle ne se sent jamais égarée: «Il y a tant de communautés, on peut être n’importe qui.»

Demain: Christine Beerli, vice-présidente du CICR, une vie de défis