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«Les droits de l’homme sont souvent instrumentalisés par les politiques» 

Professeur à la School of Oriental and African Studies de l'Université de Londres, Stephen Hopgood porte un regard iconoclaste sur les droits de l'homme qui sont, selon lui, à leur crépuscule

L’universalité des droits de l’homme a-t-elle vécu ? Dans un ouvrage (The Endtimes of Human Rights) qui a fait du bruit, Stephen Hopgood l’écrit: «Les fondements des normes libérales universelles et de la gouvernance globale sont en train de s’effondrer. » Le professeur de la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres dresse un sombre portrait du «régime » des droits de l’homme. Interview.

Le Temps: A vos yeux, les droits de l’homme n’ont pas permis, et de loin, d’améliorer sensiblement le sort des gens.

Stephen Hopgood: Depuis les années 1970, le nombre d’institutions, de lois et de traités relatifs aux droits de l’homme a considérablement augmenté, que ce soit concernant les droits des enfants, la discrimination contre les femmes, les droits des personnes handicapés, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, le Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale (CPI). A l’époque, on parlait à peine des droits de l’homme. Aujourd’hui, les médias les mentionnent des milliers de fois par jour pour décrire des situations politiques difficiles.

– Pour vous, cette prolifération d’institutions ne sert pas la cause…

– Certaines institutions ont failli. La Cour pénale internationale est en train d’échouer. Le fait que des grandes puissances comme les Etats-Unis, la Russie et la Chine n’y ont pas adhéré - explique en partie cet échec. Conséquence : on aura toujours une justice à deux vitesses, une justice pour les pauvres et une autre qui ne s’applique pas aux plus forts.

Mais le vrai problème est ailleurs: au lieu de continuer sans cesse à créer de nouvelles conventions et institutions dédiées aux droits humains, nous devrions nous assurer que les droits humains soient bien respectés au sein même des sociétés qui disent se battre pour les défendre. Un travail plus en profondeur est nécessaire. A une époque où les droits humains sont attaqués, évitons de nous disperser. Consolidons-les dans les différentes institutions nationales pour qu’ils permettent d’améliorer le sort des gens.

– Vous semblez aussi sceptique au sujet du pouvoir de dissuasion de traités pour ceux qui violent massivement les droits de l’homme.

– Certains travaux universitaires montrent que les tribunaux pénaux ou de tels traités ont contribué à diminuer les cas de torture et permis la tenue de procès nationaux. Mais bien souvient, ces traités sont violés par les Etats les plus puissants. Prenez la Syrie. Malgré l’existence des Conventions de Genève et le soutien qui leur est apporté, la Russie et le gouvernement syrien de Bachar el-Assad bombardent des hôpitaux d’enfants en totale impunité. Le président syrien va même être réhabilité d’une manière ou d’une autre. Or Bachar el-Assad, auteur de crimes de masse, est à mettre sur le même plan qu’Hitler et Staline, au vu de la manière dont il a détruit son propre pays en écrasant des citoyens qui manifestaient de façon pacifique. 

Je ne condamne pas les défenseurs des droits de l’homme par rapport au désastre syrien. La forte implication des Russes et le refus américain de s’impliquer de peur de provoquer un conflit avec la Russie ont des conséquences désastreuses: des centaines de milliers de Syriens sont morts. Il importe dès lors de reconnaître les limites des droits de l’homme qui ne font pas office de rempart à de telles atrocités. Evitons d'être trop utopiques.

–Vous annoncez la fin future des tribunaux pénaux internationaux. Dans un tel cas de figure, par quoi ces institutions seraient être remplacées ?

– Elles ne le seront pas, car si une telle chose arrive, il n’y aura pas de soutien politique suffisant. Les Européens sont les principaux soutiens de la CPI au point que celle-ci apparaît comme une institution européenne de plus à La Haye. Certains grands pays africains se retirent du Statut de Rome. Plusieurs grands pays asiatiques refusent d’y adhérer. Si on assiste à l’avènement d’un siècle asiatique, on peut être sûr que la Chine, l’Inde et l’Indonésie refuseront de rejoindre la CPI. Les Philippines ont beau avoir ratifié le Statut de Rome, leur président Duterte ne se prive pas de faire éliminer des trafiquants de drogue voire de les éliminer lui-même. Malgré le soutien européen, qui permettra à la CPI de survivre des décennies, malgré les ressources et l’argent investis, l’institution a obtenu de très maigres résultats. L’avenir paraît sombre. La CPI risque ainsi d’apparaître comme un vestige et le témoin d’un moment précis de la domination occidentale.

– Dans votre livre, vous parlez d’Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, comme d’un héros qui a créé le mythe de victimes innocentes des guerres. Pour vous, cette nouvelle «religion » a aidé à maintenir le système en place et n’a pas entraîné une profonde remise en question de la distribution de la puissance et des ressources…

- L’humanitarisme peut en effet être vu comme un emplâtre sur une jambe de bois, une mesure provisoire plutôt qu’une tentative de résoudre la racine des conflits. Quand l’Europe s’est sécularisée, de nombreuses idées associées à la chrétienté ont été reprises par des organisations comme le CICR ou Amnesty. Cela a insufflé une forme de foi chez les Européens qui souhaitent aider les gens qui souffrent. C’était utile au XIXe siècle pour pacifier les aspirations révolutionnaires. Mais l’humanitarisme a plus pour vocation de se focaliser sur des cas particuliers que d’orchestrer une résistance massive.

– Avec la montée des Etats autoritaires et l'avènement, selon vos mots, du «néo-westphalisme», l’universalité des droits humains semble battue en brèche. Peut-on encore parler de droits universels?

– D’un point de vue philosophique, la question est disputée. Sur le plan moral, si les gens ont des droits par le seul fait d’être des êtres humains, alors tout le monde doit bénéficier de droits identiques. Certains refusent la notion de droits universels, estimant que les droits nationaux ou des citoyens priment sur les droits de l’homme. D’autres, dans une veine néo-impérialiste, justifient ce refus par des arguments culturels, d’autres enfin invoquent des questions de sécurité nationale. Si des Américains approuvent le «muslim ban » interdisant certains musulmans à se rendre aux Etats-Unis, c’est parce qu’ils ont une vision xénophobe de l’islam et qu’ils se sentent menacés en tant que communauté nationale.

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Les droits de l’homme sont souvent instrumentalisés par les politiques. Pour les Américains, ils servent souvent de menace contre des régimes dont ils aimeraient changer le comportement. En France, Marine Le Pen ne cesse de parler de valeurs occidentales. C’est pour mieux montrer que les musulmans ne partagent pas ces valeurs. C’est là qu’on parle des droits de l’homme comme d’une arme non pas pour promouvoir une attitude tolérante et compassionnelle, mais pour diaboliser des groupes sociaux.

– Le relativisme culturel est souvent opposé à l’universalité des droits.

- Je refuse cet argument. Oui, il y a clairement une tension entre l’islamisme radical et une forme de libéralisme occidental. Mais il y a de multiples exemples qui permettent de réfuter tout choc des civilisations de type Huntington. Aux Etats-Unis, nombre de membres à la droite du Parti républicain sont en guerre contre les droits de l’homme. Entre les islamistes radicaux et des ultra-conservateurs républicains, il n’y a pas toujours de grandes différences, notamment sur le rôle des femmes dans la société. Tous deux tiennent quasiment le même discours: il faut rétablir l’ordre social qui a été chamboulé quand les femmes ont commencé à jouir de leur liberté, restaurer l’autorité patriarcale et la loi de Dieu.

En ligne: Le site du FIFDH

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