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Les droits de l’homme vus par des collégiens

«Le Temps» a fait une plongée dans une classe de 4e de maturité du Collège Emilie-Gourd. Célébrant ce lundi ses 70 ans, la Déclaration universelle des droits de l’homme reste, selon ces étudiants, plus pertinente que jamais

C’était il y a 70 ans, le 10 décembre 1948. René Cassin, Eleanor Roosevelt, Charles Habib Malik, Peng-chun Chang et d’autres offraient aux Nations unies un document qui fera date dans l’histoire de l’humanité: la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Trente articles adoptés par la jeune Assemblée générale de l’ONU au Palais de Chaillot à Paris. Mercredi dernier au Palais des Nations à Genève, la haut-commissaire aux Droits de l’homme, Michelle Bachelet, s’en est fait l’écho: «Ce document extraordinaire reste aussi pertinent aujourd’hui qu’il y a 70 ans. Il y a eu de vrais progrès depuis. Rappelez-vous. En 1948, il y avait encore le colonialisme, l’esclavage et l’apartheid. Aujourd’hui, près de 90 Constitutions nationales s’en sont inspirées.»

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L’ex-présidente chilienne a placé la rédaction de la déclaration dans une perspective historique: «Elle est née après deux guerres mondiales dévastatrices, la Grande Dépression des années 1930 et l’Holocauste. (Elle) est donc conçue pour prévenir des désastres similaires.»

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Droits civils délaissés

En quatrième année de maturité du Collège Emilie-Gourd à Genève, la classe de Miguel Vidal n’était pas familière de la DUDH. Passionné par les droits humains, détenteur d’un master en droit, le maître d’enseignement a souhaité combler cette lacune. En guise d’introduction, il a invité les étudiants ayant choisi cette option spécifique de maturité (droit-économie) à écrire au tableau noir les notions de droits humains qu’ils considéraient comme fondamentales. Et miracle: elles recoupaient presque toutes celles figurant dans la DUDH. Aujourd’hui, la déclaration reste pourtant au cœur d’une bataille quasi idéologique dont le Conseil des droits de l’homme est souvent le théâtre. Avec, d’un côté, des démocraties occidentales qui insistent sur l’universalité de ces droits et, de l’autre, des pays qui estiment que leur histoire et leur culture spécifiques justifient une vision différente des droits fondamentaux.

Dans une récente exposition organisée par le China Media Group au Palais des Nations, la Chine montrait comment elle avait réussi à extraire des centaines de millions de citoyens de la pauvreté. Alors qu’en pense la classe de Miguel Vidal, qui a désormais étudié en profondeur le Conseil des droits de l’homme, la Convention européenne des droits de l’homme, le Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale ainsi que la DUDH?

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C’est en bénéficiant pleinement de ses droits fondamentaux qu’on pourra développer l’économie.

Clara, qui a un père aux origines marocaine et allemande et une mère suisse, a déjà une idée claire sur la question: «Même s’ils ne sont pas toujours appliqués, les droits de l’homme sont universels. En Chine, c’est vrai que le développement économique est impressionnant. Mais le pays est un peu une dictature. Il a délaissé l’autre volet des droits de l’homme, les droits civils et politiques. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne manière de développer un pays.» Michelle Bachelet ne dit pas autre chose: qu’il s’agisse des droits civils et politiques ou économiques, sociaux et culturels, «les droits de l’homme sont indivisibles. Les uns ne priment pas les autres». Petite pique subreptice de la Chilienne contre Pékin: «Vous ne pouvez pas inviter quelqu’un chez vous, le nourrir et lui interdire de parler.»

Ubah a des parents somaliens venus jeunes s’établir à Genève. Comme la plupart de ses camarades, elle ne connaissait pas la DUDH. «Je pensais que c’étaient les Européens qui l’avaient rédigée. J’ai été surprise d’apprendre que des gens de culture, de pays et d’origines très divers y avaient contribué.»

Droits des LGBT

Déjà active au sein de l’ONG Amnesty International, Eloïse déplore que certains pays se concentrent sur leur seule économie et fassent passer les droits humains à la trappe: «On nous dit qu’il faut être puissant économiquement et avoir une situation stable pour pouvoir développer les droits de l’homme. Je pense précisément l’inverse. C’est en bénéficiant pleinement de ses droits fondamentaux qu’on pourra développer l’économie.»

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Droits fondamentaux, cour de justice, examen périodique universel. Dans la classe, les concepts, parfois abstraits au premier abord, virevoltent. Mais Miguel Vidal tient à les rendre concrets. Il fait régulièrement venir des experts, emmène la classe au Palais Wilson, siège du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme. Il aborde sans tabou tous les sujets. Quand on interroge la classe sur les droits des LGBT, tout le monde a un avis tranché. Noah, fils d’un père d’origine chinoise et d’une mère française, n’est pas sûr qu’il faille attribuer aux LGBT des droits spécifiques: «Il ne faut pas caser les gens en fonction de leur sexualité. On crée des antagonismes entre personnes, qui n’aident pas forcément la cause des LGBT.» Clara, qui a déjà vécu à Boston, à Montréal ou à Sydney, reconnaît l’argument, mais relève que la discrimination est dans la législation: «Il est quand même inscrit dans le droit suisse que le mariage, c’est entre un homme et une femme.»

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On doit pouvoir s’exprimer sur tout, même sur la religion. Mais il faut le dire avec diplomatie. Il y a des sujets très sensibles.

Sur la liberté d’expression, un droit fondamental reconnu dans l’article 19 de la DUDH, Tamara ne défend pas l’approche américaine où il est permis de tout dire. «On doit pouvoir s’exprimer sur tout, même sur la religion. Mais il faut le dire avec diplomatie. Il y a des sujets très sensibles. On ne devrait pas avoir une liberté d’expression absolue.» La religion. Le thème est effectivement très sensible. Au Conseil des droits de l’homme, les tentatives de faire passer des résolutions sur l’interdiction de diffamer les religions après l’affaire des caricatures de Mahomet ont été nombreuses. Noah, qui se dit athée, acquiesce de la tête: «On ne devrait pas se cacher derrière l’excuse du sacré pour éviter de dénoncer des violations de droits humains.» Ubah, qui aimerait bien aller travailler sur le terrain, même en Somalie si elle le peut, est musulmane. Mais le fait qu’un représentant de l’Iran ait un jour lu une partie du Coran au CDH l’a choquée. «Ce n’est pas un lieu pour ça», dit-elle.

Quel engagement?

Des thèmes très débattus ces jours en Suisse, l’immigration et les «juges étrangers» interpellent la classe. Pour Maeva, originaire d’Ethiopie, il est impensable que la migration ne soit pas un droit fondamental: «Quand une femme qui ne sait pas nager prend une frêle embarcation avec son nourrisson, c’est qu’elle est en détresse. On doit lui porter secours.» Ubah abonde dans le même sens: «C’est bien de défendre les droits humains, mais si on ferme nos frontières, il y a une vraie contradiction.»

Au-delà de l’examen de droit qu’ils passeront pour la maturité, que retirent les étudiants du cours? Pour les inciter à agir, Miguel Vidal projette au rétroprojecteur l’article 6 de la Constitution suisse: «Toute personne est responsable d’elle-même et contribue selon ses forces à l’accomplissement des tâches de l’Etat et de la société.» Beaucoup disent déjà vouloir mener des études de droit à l’université. D’autres souhaitent aller sur le terrain informer les populations de leurs droits fondamentaux. Manifestement, la greffe a pris.

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