«Ne dites pas à Emmanuel Macron qu’il n’est pas Barack Obama. Il ne vous croirait pas…» La nuit tombe sur le palais de la musique et des congrès de Strasbourg, où l’ancien ministre français de l’Economie, 39 ans, tenait mardi soir son premier meeting, depuis sa démission du gouvernement le 30 août. A l’entrée de la salle, quelques militants de la droite locale se gaussent de l’affluence. Leur remarque n’est pas si fausse. En 2009, lors d’un sommet de l’OTAN sous haute tension, le président américain avait rencontré ici 250 étudiants strasbourgeois dans un amphithéâtre, façon agora. Bis repetita hier: une estrade cernée de travées, sans martial pupitre.

Officiellement, les trois premiers meetings d’Emmanuel Macron (suivront Le Mans le 11 octobre, puis Montpellier le 18) sont consacrés à la «restitution» du grand diagnostic de la France dressé par son mouvement En Marche (EM) et quelque 200 experts. Hier, l’intéressé est d’ailleurs intervenu à la fin, après les témoignages de volontaires. Humilité de rigueur. Soirée animée par Bruno Bonnell, fondateur de la compagnie de jeux vidéo Infogrames. Le ralliement à EM de Bernard Mourad, l’ancien bras droit financier du magnat des télécommunications Patrick Drahi, fait le buzz dans les travées de VIP. Laetitia, avocate parisienne, ouvre la marche. Premier témoignage.

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«La France subit un système»

«Nous avons dépouillé 25 000 questionnaires sur les 100 000 reçus, a détaillé auparavant, devant la meute des journalistes, celui pour qui 14% des Français seraient prêts à voter en 2017, selon un sondage IFOP. Et qu’avons-nous réalisé? L’une des plus grandes cassures françaises est la cassure politique. La France subit un système dans lequel elle ne se reconnaît plus.»

Mardi rimait dans l’Hexagone avec Alstom. A Belfort, sur le site de construction de locomotives menacé de fermeture d’ici à 2018, le gouvernement a annoncé un plan d’urgence. Comment, dans ce contexte, ne pas réagir à l’actualité pour mieux se positionner en redresseur économique? «Ce n’est pas ma démarche, corrige l’ancien ministre, tout en expliquant aussitôt face caméra ses doutes envers les mesures d’urgence. Je suis dans l’écoute, dans la refondation. Je n’ai pas un train de mesures en poche.» Bruno Bonnell? «Nous n’avons peut-être pas encore de programmes, mais nous aurons des solutions.»

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Déluge de selfies

Après ce premier meeting consacré à l’engagement, le second portera sur le vivre ensemble et le troisième sur la vie quotidienne. Allo, Docteur Macron? Sur l’écran géant, les vidéos de Mitterrand, Chirac, Giscard défilent. Promesses passées. Promesses jamais tenues. «On assume notre forme de naïveté, complète Ismaël Emelien, son conseiller spécial. On veut se défaire des filtres. La disjonction entre la parole politique et les Français est devenue trop radicale pour ne pas en tirer les conséquences.»

Tous, étudiants, retraités, employés sont pourtant venus à Strasbourg voir le «candidat». Le public n’est pas jeune. En Marche n’est pas qu’une affaire de campus. Beaucoup de curieux. Chez ceux que «Le Temps» interroge à la volée, le nom d’Alain Juppé revient souvent comme présidentiable «le plus sérieux». Et tous s’interrogent: «Emmanuel» osera-t-il affronter François Hollande? Croit-il pouvoir se présenter devant les Français hors primaire de la gauche? Au sortir du TGV matinal, puis dans les rues de Strasbourg où il vécut durant ses années à l’ENA (Promotion Senghor, 2003-2004), ses sorties ont viré hier au cirque médiatique. Déluge de selfies. Sourires. Poignées de main.

Faire bouger les lignes

Alors? Campagne? L’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée élude, mi-diva-mi professeur. Diva? «Vous avez aimé la République des énarques? Vous allez adorer celle des permanents de parti qui squattent le pouvoir politique. Moi, je propose au contraire des stages de réinsertion des ex-élus dans la vie normale.» Professeur? «La France est un pays sous-évolué dans le domaine de l’évaluation», poursuit ce pur produit de la technocratie, à la recherche d’une nouvelle voie, entre Michel Rocard, Dominique Strauss-Kahn et le centriste François Bayrou. «C’est aussi un pays où manque la responsabilité politique. Pourquoi le président ne ferait-il pas un compte rendu devant une commission de citoyens tirés au sort? Pourquoi l’Assemblée n’auditionnerait [-elle] pas les ministres avant nomination?» Il ajoute songer à «une dose de proportionnelle» et vouloir «ouvrir la réflexion sur la limitation des mandats». Deux serpents de mer institutionnels sous la Vème République.

Il nous fait du bien. Il est jeune. Il n’a pas de casseroles. Il a l’air de vouloir dire la vérité.

A l’intérieur du Palais des congrès, sous le slogan «Faire bouger les lignes», Delphine, étudiante en droit, s’entretient avec l’un des parlementaires du dispositif Macron: le député PS des Alpes-de-Haute-Provence Christophe Castaner. Elle? «Il nous fait du bien. Il est jeune. Il n’a pas de casseroles. Il a l’air de vouloir dire la vérité. Il vit avec son époque. Il a utilisé les services de start-up pour son diagnostic sur la France.» Lui? «Tout reste à faire. Nous sommes une cinquantaine de députés à être proches de lui. Mais la logique des primaires à gauche est implacable. S’il n’y participe pas, ceux qui le soutiennent n’auront pas l’investiture aux législatives.» Les mots «citoyens» et «écoute» reviennent sans cesse. A l’écran. Dans les travées. Au fil des interventions.

Le maire PS de Strasbourg, Roland Ries, a juste «déambulé» hier avec l’ancien ministre dans les rues. Pas de meeting. Pas de «soutien». Un fossé sépare l’atmosphère bon enfant du meeting d’En Marche, du champ de bataille politique. Crépitement des flashs. Emmanuel Macron monte sur scène, délaissant son épouse Brigitte restée à ses côtés toute la journée. Il tonne, à propos des sortants ou des «revenants» en lice pour 2017: «Comment ces candidats peuvent-ils encore incarner l’Etat en expliquant ce qu’ils auraient mieux fait si… Cela n’est plus possible». Le grand écart entre diagnostic-refondateur-rassembleur et campagne-pugilat s’annonce difficile à tenir.