Rasé de près, portant une cravate sombre et un costume impeccable, Dominique Strauss-Kahn est revenu aux affaires le 17 septembre dernier, à Belgrade, en acceptant officiellement le poste de ­conseiller économique que le gouvernement serbe lui avait offert. Ses hôtes, à commencer par le vice-premier ministre, Aleksandar Vucic, avaient du mal à cacher la fierté de s’être payé les services d’une telle pointure: «Nous n’avons pas honte de dire qu’il s’y connaît bien mieux que nous tous en économie. Et qu’il a plus de contacts dans le monde des finances dans son carnet d’adresses que nous tous ensemble.»

Mise en garde de Paris

DSK épaulera notamment le nouveau ministre serbe des Finances, le jeune prodige Lazar Krstic (il a 29 ans), diplômé de l’Université de Yale et qui aura la lourde tâche de redresser une économie en berne et d’endiguer la courbe du chômage (24%) tout en rassurant les institutions financières internationales.

On l’aura compris, la vie privée de DSK n’intéresse pas les Serbes. Dans les jours qui ont précédé cette nomination, Aleksandar Vucic a balayé d’un revers de la main toutes les questions sur les déboires judiciaires de Dominique Strauss-Kahn en martelant que ce qui importait pour la Serbie étaient bien ses talents d’ex-directeur général du Fonds monétaire international (FMI). Pourtant, discrètement, la France avait mis les autorités serbes en garde sur les effets que pouvait avoir la réputation sulfureuse de leur hôte sur l’image du pays. Au début de l’été, le Parti socialiste a même envoyé quelques émissaires qui ont multiplié les tentatives pour dissuader leurs «amis serbes» de recruter l’âme damnée du socialisme français. «Les Serbes nous ont poliment écoutés, puis en ont fait à leur tête. Ils voulaient DSK et ils l’ont eu», témoigne l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat.

Depuis 2012, la Serbie est dirigée par une coalition regroupant les socialistes de feu Slobodan Milosevic et les ex-nationalistes du Parti serbe du progrès (SNS). Deux formations politiques qui, malgré leur fervente reconversion aux valeurs européennes, ont parfois un peu de mal à convaincre leurs partenaires occidentaux de leur sincérité.

Lobbies russes

Mais, cette fois-ci, ce n’était pas qu’une question d’image. «Plutôt qu’à travers Bercy, DSK a été coopté grâce à l’intervention de divers lobbies énergétiques russes présents dans les Balkans. D’où nos craintes sur les intérêts économiques qu’il peut y avoir derrière», affirme un familier des relations franco-serbes. Depuis juillet dernier, Dominique Strauss-Kahn siège, effectivement, dans le conseil de surveillance du Fonds russe des investissements directs (RDIF), qui appartient à Vneshekonom Bank, héritière de la puissante Banque du commerce extérieur soviétique. Il est aussi membre du conseil de surveillance de la Banque russe de développement des régions (BRDR), surtout connue pour son appartenance au géant pétrolier public Rosneft.

La nomination de DSK, d’ailleurs, n’a pas fait l’unanimité au sein même du gouvernement serbe. Les policiers de la brigade financière du Ministère de l’intérieur, contrôlé par le premier ministre socialiste, Ivica Dacic, en conflit latent avec Aleksandar Vucic, étaient, par exemple, eux aussi très inquiets des réseaux à l’œuvre derrière cette nomination.

L’homme par qui Dominique Strauss-Kahn est, officiellement, arrivé à Belgrade était pourtant là, ce 17 septembre à Belgrade, se mêlant aux journalistes et aux officiels surexcités par la présence de DSK à la tribune officielle. Sauf que personne ne le connaissait, et personne n’a bronché à l’évocation de son nom: Vladimir Mollov, un exilé bulgare vivant à Paris, et patron de la très discrète banque d’investissement Arjil Bank. Effectivement, jusqu’à présent, personne n’avait entendu parler de cet élégant homme grisonnant ni de ses bons offices d’intermédiaire. Sauf peut-être en Bulgarie, où il a croisé le chemin de quelques oligarques locaux, dont le magnat de l’énergie Hristo Kovatchki, à qui il a tenté de racheter en 2010 les parts que ce dernier possédait dans la Banque municipale de Sofia. Une affaire qui a capoté à cause de l’ouverture d’une enquête pour fraude fiscale à grande échelle contre Hristo Kovatchki. Toujours en procès en Bulgarie, cet homme n’est pas un inconnu à Belgrade. Propriétaire d’une dizaine d’entreprises en Serbie, il avait scandalisé la presse ­locale en mettant près de 8000 ouvriers sur la paille après une série de faillites qualifiées de «douteuses».