Mais où est Dominique Strauss-Kahn? Impossible, un an jour pour jour après la rocambolesque arrestation de l’ex-patron du Fonds monétaire international à New York, dans la nuit du 14 au 15 mai 2011, de ne pas se poser la question. Impossible aussi de ne pas se demander à quoi aurait ressemblé l’élection présidentielle française si cet économiste reconnu par ses pairs, alors favori des sondages et des médias dans l’Hexagone, avait pu se présenter. DSK a beau fuir les caméras, son fantôme pèsera sur la passation de pouvoirs prévue mardi matin à l’Elysée, entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. Un fantôme qui, de plus, hante les deux hommes pour des raisons différentes.

Nicolas Sarkozy d’abord. Il fut, sitôt élu en 2007, l’homme qui fit de DSK l’un des rois de la finance mondialisée. La démarche, on s’en souvient, s’inscrivait dans la logique de débauchage effréné de personnalités socialistes entreprise par le président français tout juste élu. Bernard Kouchner avait cédé, accepté le Ministère des affaires étrangères. Jean-Pierre Jouyet, l’un des amis les plus proches de François Hollande – pressenti aujourd’hui pour épauler ce dernier d’une façon ou d’une autre – avait lui aussi franchi le Rubicon, acceptant le portefeuille des Affaires européennes. Rien de tel pour Dominique Strauss-Kahn, que le locataire de l’Elysée se contente de propulser au sommet à Washington. Mais la manœuvre était limpide: s’assurer, d’un côté, de la présence d’un Français à la tête de cette institution-clé, dans le sillage de Jacques de Larosière (1978-1987) et de Michel Camdessus (1987-2000). Et écarter, de l’autre, le rival alors jugé le plus sérieux pour la présidentielle de… 2012, tout en soignant son image de président de l’ouverture. Plus qu’une manœuvre, une sorte de coup de maître…

Côté François Hollande, le fantôme de DSK est tout aussi présent. Non pas parce que le président français élu fut, selon l’épouse de DSK Anne Sinclair, l’un des seuls à ne pas leur adresser de messages de soutien après l’arrestation du 15 mai 2011 et la descente aux enfers qui suivit. Mais parce que sans le déraillement de Dominique Strauss-Kahn, tout aurait sans doute été différent. Ou du moins beaucoup plus difficile. Le patron du FMI, comme il le confirma lors de son entretien avec Claire Chazal sur TF1 à son retour en France, se serait présenté aux primaires socialistes, qu’il ne goûtait guère. Martine Aubry, d’un commun accord, se serait désistée. L’armada médiatique de DSK se serait alors déchaînée sur «fraise des bois», alias «capitaine de pédalos» ou «guimauve le conquérant». Les réseaux de DSK, cultivés de longue date et en partie hérités des cercles rocardiens, auraient joué le «moderne» contre «l’ancien», le capitaine du navire FMI contre le député de Corrèze. Difficile d’en prédire l’issue. La cuirasse de François Hollande, passé maître dans l’art d’esquiver les coups, aurait été à coup sûr mise à rude épreuve.

Un troisième acteur doit enfin s’accommoder, ces jours-ci, du fantôme de DSK: l’Etat français. Et la facture politique, là, fait très mal. Les collusions entre policiers, hommes d’affaires et réseaux politiques en arrière-plan des réseaux de prostitution autour de l’hôtel Carlton de Lille. L’impunité médiatique dont a pu si longtemps profiter «le séducteur» DSK, dénoncée par un livre récent d’un journaliste de Libération. Les silences de tous ceux qui assistèrent aux parties fines de l’ancien patron du FMI. Plus les silences de ceux qui disent aujourd’hui n’avoir rien su… Fantôme aussi pour la justice française, empêtrée aujourd’hui dans une affaire qui voit s’opposer devant les juges et des interrogateurs des «escort girls» furieuses d’avoir été violentées, et d’autres presque fières de leurs actes, affirmant que les récits de violence ont été inventés.

Que fera de tout cela le nouveau ministre de la Justice français, sous la tutelle d’un «président normal», alors que des poursuites au civil sont toujours en cours aux Etats-Unis? Qui pourra faire croire que l’invitation, par le député socialiste sortant Julien Dray, de Dominique Strauss-Kahn à une soirée d’anniversaire entre les deux tours, ne participait pas d’une tentative de rappeler aux hiérarques du PS que DSK reste à la fois bien vivant, et bien encombrant, et donc qu’il mérite d’être ménagé? Le fantôme de celui qui aurait pu incarner une France réconciliée avec la mondialisation n’a pas fini de hanter les palais républicains où vont emménager ses anciens amis et collaborateurs, à partir de ce mardi 15 mai qui restera comme la date la plus funeste de sa vie politique.