DSK: les juges contre le grand déballage sexuel

France Le procès s’est ouvert lundi à Lille

Dominique Strauss-Kahn a d’emblée démenti faire partie d’un réseau proxénète

On le croyait ébranlé, bousculé par les arguments de la défense qui, dès l’ouverture lundi du procès pour «proxénétisme aggravé» et «escroquerie» au Tribunal correctionnel de Lille, a de nouveau réclamé l’annulation de la procédure. Erreur. Après avoir écouté sans réagir les interventions de la dizaine d’avocats représentant les 14 prévenus dans l’affaire dite du Carlton, dont Dominique Strauss-Kahn, le président du tribunal, Bernard Lemaire, a statué avec calme et un brin d’humour.

Oui, le procès aura bien lieu ces trois prochaines semaines. Et oui, les faits seront jugés à l’aune de la loi, non des «bonnes mœurs»: «Les références aux pratiques sexuelles des uns et des autres ont dominé l’instruction. Mais ce tribunal n’est pas le gardien de l’ordre moral. Il est le gardien du droit et de sa bonne application. Les faits ne seront examinés que sous cet angle», a asséné le magistrat. Avant d’enfoncer le clou après une première audition rapide des principaux prévenus: «Ce dossier s’est embrasé dès les premières révélations. Il nous arrive dans un contexte lourd et extraordinaire. Ce tribunal entend le juger de la manière la plus ordinaire qui soit.» Gare, donc, à ceux tentés d’abuser du «grand déballage» sur la sexualité des prévenus pour mieux les incriminer…

Les avocats de la défense, parmi lesquels plusieurs stars du Barreau parisien, comme Mes Henri Leclerc (l’un des conseils de DSK) ou Eric Dupont-Moretti (conseil d’un de ses principaux pourvoyeurs en «copines», David Roquet), croyaient pourtant avoir trouvé la faille. A peine revenus d’une première pause pour refuser le huis clos demandé par les ex-prostituées ayant accepté de se porter parties civiles, les magistrats lillois se trouvent soudain, en début d’après-midi, assaillis de conclusions destinées à prouver de graves erreurs de procédures et de problématiques compromissions policières (lire ci-contre).

«On est allé raconter des craques. On a fait cette enquête hors des clous», rugit Me Olivier Bluche, avocat de l’ancien commissaire divisionnaire de Lille, Jean-Christophe Lagarde, considéré comme le protecteur des fameuses soirées libertines. Mais la manœuvre fait long feu. A l’issue d’un délibéré d’une trentaine de minutes, la réponse tombe vers 19 heures: le procès, pour lequel la salle d’audience A du Palais de justice de Lille a été réservée jusqu’à fin février, se tiendra bien comme prévu. Avec, dès ce mardi, l’audition de l’un de ses personnages clés: l’ancien responsable de la communication de l’hôtel Carlton de Lille, René Kojfer, considéré par beaucoup comme l’un des principaux recruteurs de prostituées, en lien avec plusieurs proxénètes de la région comme Dominique Alder­weireld, alias «Dodo la saumure», tenancier de «maisons» en Belgique voisine, où ces établissements sont légaux.

Et DSK? Une première réponse, en ce qui concerne l’ancien patron du FMI, présent tout au long de cette première journée d’audiences et reconvoqué le 10 février, est intervenue en fin de journée. Il est un peu plus de 19 heures. Depuis l’ouverture des débats, le politicien libertin n’a presque pas cillé, vissé comme les autres accusés sur sa chaise pliante noire, avec à sa droite les trois dessinateurs de presse présents et les greffiers. Puis le voilà appelé à la barre pour dire s’il connaissait, ou non, quelques-uns de ses voisins et s’il appartenait donc, comme eux, à un réseau largement composé, dixit le juge, «de francs-maçons». La réponse tombe, d’une voix forte, ferme, posée. Le tenancier Dominique Alderweireld? «Je l’ai rencontré pour la première fois aujourd’hui.» Ce que corrobore aussitôt l’intéressé. Le rabatteur René Kofjer? «La même chose.» L’hôtel Carlton? «Je n’y ai jamais mis les pieds.» Les jeunes femmes libertines, qu’il reconnaît avoir fréquentées? «Elles venaient chez moi, à Paris.»

Le décor paraît planté. D’un côté, le monde des nuits câlines et rémunérées de Lille, incarné par les ex-prostituées Mounia Rabbouj et Sandrine Vandendrisch, présentes à l’audience, et par la dizaine d’autres noms de jeunes femmes égrenés par le président du tribunal lorsqu’il récapitule les faits survenus entre mars 2008 et octobre 2011. De l’autre, des pourvoyeurs et un client éloigné et célèbre, que tout ce monde interlope prétend connaître, même si ce n’est pas vrai: Dominique Strauss-Kahn.

Les visages, d’ailleurs, ne trompent pas. Après sa ferme déposition, DSK sourit. Tandis qu’à l’autre bout de la salle, un peu perdues au milieu de ces arguments juridiques et de ces envolées oratoires d’avocats, Mounia et Sandrine semblent figées, parfois absentes, fouillant dans leur sac, n’échangeant presque pas avec leurs conseils. Les juges d’instruction ont fait de leurs témoignages le socle de leur ordonnance de renvoi devant la justice. Tous les prévenus, sauf un, sont accusés d’avoir «embauché, détourné, entraîné avec la circonstance aggravante de la réunion» ces prostituées et leurs collègues Florence, Hélène, Aurélie, Pauline, Sylvie ou Sabrina. Les associations de lutte contre le proxénétisme, également parties civiles, jurent en outre, via leurs avocats, «avoir beaucoup d’éléments probants» pour prouver le délit de «proxénétisme aggravé». Vraiment? A ce moment-là, DSK leur tourne obstinément le dos.

«Ce tribunal n’est pas le gardien de l’ordre moral. Il est le gardien du droit et de sa bonne application»