– Dubaï, 17 avril 2003

Il pleut, pour la première fois depuis trois ans. Cela n'entame pas le moral de Marcela Maximová, la Slovaque de 26 ans qui représente l'Hôtel Burj Al-Arab, joyau de la nouvelle couronne urbanistique de Dubaï. «On pourrait mettre la statue de la Liberté à l'intérieur!» proclame-t-elle en nous accueillant dans le hall. Sa jubilation est à la démesure de l'établissement, qui se targue d'être le seul sept-étoiles au monde. L'édifice en forme de voile bombée, totem de l'absolue modernité de Dubaï, a été inauguré le 1er décembre 1999, juste à temps pour le nouveau millénaire.

Les aquariums jumeaux qui se font face près de la réception accueillent plusieurs centaines de poissons tropicaux, mais aussi des requins et des thons, car il y a de la place pour tout le monde. Piliers, rambardes, coursives, poignées, lustres: tout brille d'un incomparable éclat doré. Deux escalators plus haut, la grande fontaine propulse son jet sous pression à 34 mètres d'altitude. Pour Marcela Maximová, c'est là «un exploit unique au monde». Il y a aussi une dizaine de bijouteries bien achalandées. Dans une vitrine est exposée une veste en or 24 carats, 70 000 pièces patiemment assemblées («création unique au monde»), qu'achètera un jour un oligarque sibérien ou un prince du pétrole de Riyad.

«Accrochez-vous, l'ascenseur est rapide», fait Marcela Maximová, pertinente. Quatre secondes plus tard, nous sommes au troisième étage, mais pas notre estomac, resté au premier. Dans l'une des 202 suites en duplex à 3500 dollars la nuit, taxe municipale de 10% non comprise, il y a de la robinetterie en or, du marbre de Carrare, des tapis persans et un visiophone à télécommande pour ouvrir la porte d'entrée depuis le grand canapé du salon.

– Tout ce que vous voyez est ce qui se fait de mieux, et de plus cher.

– Et le miroir au plafond, au-dessus du lit?

– Euh… c'est vrai, ce n'est pas du meilleur goût… Allons au restaurant, voulez-vous? C'est tout en haut, juste à côté de l'héliport…

«Il ne pleut jamais ici», s'étonne Marcela Maximová, juste avant de manquer de s'étaler sur une flaque d'eau dans le luxueux corridor qui précède la salle à manger (bleutée avec paillettes). Il pleut à l'intérieur du Burj Al-Arab? «Une petite fuite sous le dôme. Vous n'écrirez pas cela, n'est-ce pas?» proteste notre hôtesse. Une fois assise dans un fauteuil du restaurant panoramique, qui a la forme d'un suppositoire aplati, encastré horizontalement dans la grande carcasse verticale à 250 mètres au-dessus des flots du Golfe, elle tente une analyse de ce dérèglement climatique: «Ils ont tellement d'argent qu'ils n'arrêtent pas de planter des arbres. Et la verdure attire la pluie.»

– Des châteaux sur le sable

La prochaine étape de ce voyage au pays des superlatifs nous mène dans un bureau vitré dernier cri qui surplombe un étang artificiel où se dandinent quelques flamants roses entre des bambous vert tendre. Tout autour, des bâtiments d'affaires nec plus ultra, plusieurs dizaines. Nous sommes devant Omar Ben Soulaïman et Abdoul Hamid Jouma, la trentaine énergique des cadres supérieurs émiriens, djellabas immaculées et keffiehs à l'avenant, éduqués dans les meilleures universités américaines. Le premier dirige la construction de Dubaï Internet City. Le second construit une autre ville, juste à côté, Dubaï Media City. Résumons l'entretien:

– Vous voyez le petit lac et les roseaux? s'enquiert Omar. Il y a deux ans, ici, c'était le désert. Et nous avons érigé Dubaï Internet City, nouvel environnement pour le business, doté des meilleures infrastructures au monde. Depuis l'ouverture des premiers espaces en octobre 2000, nous avons attiré 1100 sociétés, 14 000 nouveaux emplois. Microsoft fait ici l'arabisation de ses logiciels. C'est moins cher qu'à Seattle. Tous les autres grands noms du secteur ont débarqué, ou vont le faire.

– Moi, c'est Dubaï Media City, enchaîne Abdoul. Inauguration en janvier 2001, déjà 720 compagnies internationales, trente nouvelles par mois. La chaîne panarabe MBC a quitté Londres pour venir ici. Vous voyez leur nouveau bâtiment, derrière l'étang? CNN arabe est à côté, et Reuters a installé ses quartiers généraux pour la région. Nous négocions avec TV5 et avec tant d'autres…

– Et que leur offrez-vous?

– Cinquante ans sans impôts sur le revenu, pas d'impôts sur les bénéfices des sociétés, aucun contrôle sur les flux de capitaux. Les sociétés peuvent être détenues à 100% par des étrangers. Vous savez, le désert a été très clément avec nous. Il nous a donné du pétrole. Un peu, pour nous enrichir, mais pas trop, pour ne pas nous endormir. Il nous a donné le tourisme et nous donne aujourd'hui la possibilité d'enterrer très facilement les fibres optiques les plus performantes du monde. C'est plus dur de creuser l'asphalte au cœur de New York. A Dubaï, on obtient un permis de construire en trois jours.

Seul bémol à cette symphonie en béton majeur: aucun des projets ne sera visible de la Lune. Il fallait agir. C'est Wahid Attala, architecte égyptien voyageur (Amsterdam, Istanbul, Singapour), qui s'en charge. Il dirige les travaux du «plus grand chantier actuel au monde», intitulé The Palm. De quoi s'agit-il? De créer des îles artificielles de 25 kilomètres carrés chacune, en forme de palmier géant (le tronc et les branches), sur les eaux du Golfe, qui ajouteront 120 kilomètres de côtes à l'émirat de Dubaï, menacé par une «pénurie de plages».

Dans trois ans, cette réalisation pharaonique accueillera 60 000 nouveaux résidents. «Oui, nous bâtissons un nouveau petit émirat en mer!» se réjouit Wahid Attala en dépliant un photomontage de ses deux palmiers vus de l'espace. Une chose est sûre, personne n'ira sur la Lune pour vérifier.

– Détroit d'Ormuz, Oman, 19 avril 2003

La côte omanaise le long de la péninsule du Musandam est d'une beauté saisissante. Le désert a cédé le terrain à un théâtre minéral, fjords escarpés, murailles de basalte déchiquetées sur mer turquoise. Les tours de Dubaï, 200 kilomètres au sud, appartiennent à un autre monde. Il y a ici des chèvres sur la route, des Bédouins tranquilles dans des petits villages désœuvrés, des pêcheurs. Séparée du reste d'Oman par la partie orientale des Emirats arabes unis, la péninsule était autrefois zone militaire, car elle domine le flanc sud du détroit d'Ormuz, l'un des passages stratégiques du pétrole mondial («Un mythe défraîchi, entretenu par les compagnies d'assurances pour faire monter les primes du fret maritime», avait estimé quelques jours plus tôt un expert croisé à Dubaï).

Impossible toutefois d'apercevoir aujourd'hui le moindre supertanker, la brume marine est trop épaisse. De l'autre côté du détroit, 60 miles nautiques, se trouve le grand port iranien de Bandar Abbas, bien connu des contrebandiers. Nous les retrouvons dans le petit port de Khasab. Il y a là une centaine de longues barques équipées de moteurs suffisamment puissants pour déjouer la surveillance des garde-côtes.

A les écouter, les Iraniens viennent chercher ici «des choses introuvables à la maison». Un coup d'œil au souk permet de constater qu'il s'agit en fait de cigarettes, de quantités invraisemblables de cigarettes qui, la nuit, sont chargées par cartons entiers sur les hors-bord. Deux heures plus tard, elles sont dans l'île iranienne de Qeshm, qui les distribuera dans toute la République islamique. De temps à autre, un contrebandier heurte un pétrolier dans le détroit, piqûre d'insecte sur la carapace d'un rhinocéros. Ce sont les risques du métier.

– Mascate, 21 avril 2003

A l'entrée de la capitale omanaise, il faut négocier pour éviter une amende salée. La vitesse n'est pas en cause, mais la propreté du véhicule. Les voitures sales sont interdites, ordre du sultan Qabous Ier. Lequel, depuis qu'il a renversé son géniteur il y a trente-trois ans, n'a cessé d'investir ses pétrodollars (900 000 barils par jour aux dernières nouvelles) pour faire de son pays un jardin miraculeux arrosé à l'eau de mer dessalée à grands frais.

Tout ici est ripoliné, des ronds-points les plus spectaculaires (grand Coran en marbre, cafetières géantes dorées à la feuille) aux gazons anglais sur lesquels évoluent de petits hommes orange, la voirie de Mascate, importée bon marché de Calcutta. Qabous jouit d'une excellente réputation pour avoir fait en trois décennies de son désert une sorte de Suisse prospère et léthargique. Les touristes commencent à affluer, mais pas le tourisme de masse, car le sultan, qui est un «homme sage et bon», veut éviter toutes les pollutions: sonore, visuelle, culturelle, environnementale.

Il règne ici une atmosphère détendue, presque britannique, reliquat sans doute de l'influence de Londres sur les affaires du sultanat. Au tournant des années 1960-70, lasse de voir Oman à la traîne des autres pays de la péninsule Arabique, la reine Elisabeth II demande au MI6, club d'espions à son service, d'organiser le coup d'Etat qui va déposer le sultan Saïd, un vieux réac. Son fils Qabous se trouve à ce moment au Royaume-Uni, sur les bancs de l'académie militaire de Sandhurst. En rentrant à la maison, le jeune Qabous, 30 ans, prend possession du palais royal dans le vieux Mascate et s'entoure de conseillers militaires anglais qui sont toujours en place, vieillards cacochymes en bermudas coloniaux.

A quoi ressemble Qabous? Lisons Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, qui décrit le personnage dans Villes du Sud: «Avec sa barbe tôt blanchie sur un visage resté juvénile, son regard où la politique n'a pas tué toute innocence, Qabous fait penser à ces étudiants que les grands magasins d'Europe louent chaque année pour les grimer en Pères Noël.»

Un Père Noël, Qabous? Pour les cadeaux en tout cas: «Sa Majesté a partagé le pétrole avec ses sujets, et œuvré comme aucun leader dans le monde arabe pour la promotion de la condition féminine et la paix avec Israël», explique le politologue Ahmed Ali al-Moukhaïmi, 35 ans, qui fixe ses rendez-vous au Café Versailles, sur les hauteurs de Ruwi, entre deux bretelles d'autoroute. Le ronronnement de la climatisation amortit un peu l'échange, dont voici l'essentiel. «Nous devons beaucoup à Sa Majesté le sultan. Les gens l'aiment. Personnellement, je le vénère. Nous avons encore du pétrole pour vingt ans, après, il faudra trouver autre chose. Il reste de l'espoir de trouver de grosses quantités de gaz. Les Omanais vivent ici depuis 6000 ans, nous sommes un très vieux peuple. Oman, c'est l'essence de l'Arabie. Les Américains ne contrôlent pas le pays, nous avons d'excellentes relations avec Londres. D'accord, c'est la même chose.»

Puis nous reprenons la route pour les Emirats arabes unis. Six cents kilomètres à avaler d'une seule traite en passant par la chaîne des Hajars, l'un des plus beaux paysages d'Arabie. Un quotidien local en anglais nous apprend que, après avoir confié 80% des emplois aux étrangers, le sultan a décidé d'«omaniser» le marché du travail. Un demi-million d'étrangers s'en iront d'ici à 2010. On nous avait dit la même chose aux Emirats: là-bas, on «émiratise». Ce qui signifie que seront renvoyés chez eux des centaines de milliers de galériens indiens et pakistanais, qui ont construit les pays du Golfe pendant que les émirs comptaient leurs barils…

Impossible de rater le poste frontière de Buraimi. D'abord parce que, côté omanais, la douane a la taille et l'apparence d'un palais des mille et une nuits sur lequel figure en grosses lettres dorées cette inscription originale: «Sultan Qabous». Ensuite, parce que de l'autre côté, une publicité géante souhaite la bienvenue dans l'enfer globalisé des Emirats: «Mangez un Mac Arabia!»