Voici quelques semaines, les partisans d’Alain Juppé redoutaient une primaire «au couteau» pour désigner, les 20 et 27 novembre, le candidat de la droite française à la présidentielle de mai 2017. Une inquiétude largement suscitée, à l’époque, par les phrases assassines des principaux lieutenants de Nicolas Sarkozy contre le maire de Bordeaux et plus encore contre François Fillon, l’ancien premier ministre du quinquennat 2007-2012. «Il y avait deux scénarios: la guerre de tranchées ou l’affrontement apaisé. Ça tiraillait alors dans tous les coins», confirme un proche d’Alain Juppé. Or aujourd’hui, à neuf mois de celle-ci, la seconde option paraît plus probable: «Les statuts sont entérinés», poursuit, rassuré, notre interlocuteur. Les Républicains se comportent comme un parti adulte, prêt à l’alternance en bon ordre. Ce ne sera pas «sanglant».

Cet état d’esprit, Nicolas Sarkozy devrait l’incarner jeudi soir sur le plateau de «Des paroles et des actes» sur France 2. L’ancien chef de l’Etat, inquiet de voir Alain Juppé surfer sur d’excellents sondages (57% d’opinions favorables, en tête devant tous ses rivaux), a reçu le message des régionales de décembre, à l’issue desquelles plusieurs élus des Républicains, dont le nouveau patron de la région Nord Xavier Bertrand, ont prononcé une sévère mise en garde contre la répétition des erreurs passées, face au Front national. «Sarko donne même parfois l’impression d’être prêt à ne pas se présenter aux primaires s’il constate que le pays réel ne le suit pas», lâchent certains au siège de son parti. A preuve: le temps que le patron des Républicains consacre ces jours-ci à la sortie de son livre La France pour la vie (Ed. Plon), publié quelques jours après Pour un Etat fort (Ed. Lattès), d’Alain Juppé. Lundi, dans l’Oise, l’ancien locataire de l’Elysée a même doublé sa séance de signature en librairie d’un échange avec les responsables de l’assurance chômage.

Au sein d’une droite française toujours traumatisée par la bataille pour la présidence de l’UMP en 2012 entre Jean-François Copé et François Fillon, ceux qui croient à l’apaisement citent les faits. Hervé Gaymard, député de Savoie et directeur de campagne d’Alain Juppé, est de ceux-là: «Nous voulions que la primaire à droite soit gérée par une autorité indépendante, ce sera le cas. Nous voulions 10 000 bureaux de vote et des lieux de vote neutre, ce sera le cas. Nous souhaitions que la charte à faire signer par les électeurs soit la moins contraignante possible [un simple rappel des principes républicains et des valeurs de droite] et nous l’avons obtenu. Mieux: Nicolas Sarkozy a accepté que le vainqueur de la primaire devienne de facto le nouveau patron du parti, ce qui l’obligerait à céder sa place s’il est battu. Le cadre est donc fixé pour de bon.»

Pourquoi Nicolas Sarkozy, à l’origine hostile à ces primaires qui ne sont pas du tout dans la tradition bonapartiste de la droite hexagonale, a-t-il ainsi plié? D’abord parce que son agressivité – «Je suis sur la bretelle d’autoroute et je vous dépasserai tous», avait-il averti à son retour à la tête de l’UMP à l’automne 2014 – s’est retournée contre lui, après la remise sur les rails de son parti. Ensuite à cause de Marine Le Pen. La présidente du Front national, a priori assurée d’être au second tour de la présidentielle, a déjà transformé cette élection. Le candidat qui se qualifiera contre elle à l’issue du premier tour peut logiquement espérer l’emporter. D’où l’importance accrue des primaires à droite qui, si elles désignent Alain Juppé et si l’on s’en tient aux sondages, auront presque tranché le scrutin de mai 2017.

Reste le scénario surprise: celui d’un Nicolas Sarkozy calculateur dont le camp, murmure-t-on, fourbirait déjà ses armes en faveur de… Bruno Le Maire, autre candidat aux primaires. L’ancien président jouerait ainsi le rôle de «parrain», manière de rester beaucoup plus influent en coulisses que si Alain Juppé est élu. Sauf que: «Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas de haine, pas d’animosité personnelle entre Sarkozy et Juppé, nuance Hervé Gaymard. Ils ont tous deux été élus députés en 1993. Ils se sont affrontés. Mais ils se sont toujours respectés.»