D’une révolution à l’autre, le réveil du mythe Sankara

Burkina Faso Blandine Sankara, la sœur du capitaine assassiné, était en Europe au moment où Blaise Compaoré a été poussé à la fuite

Cette chute ravive chez elle de douloureux souvenirs

Par l’un de ces drôles de tours que joue parfois la vie, Blandine Sankara, 47 ans, n’était pas à Ouagadougou ces dernières semaines. Elle était accaparée par des invitations en Italie et en Suisse, au moment où le Burkina Faso a basculé dans ce qu’elle appelle sans hésiter une révolution. La seconde après la métamorphose initiée, en 1983, par son grand frère, le capitaine Thomas Sankara. Avec cet aîné de 21 ans, assassiné en 1987, elle partage de grands yeux en amande, un sourire à fendre les cuirasses et la même hostilité farouche aux compromissions.

Elle était impatiente, jeudi soir, après un mois d’éloignement, de prendre l’avion à Genève pour rentrer chez elle: «Dès que je serai arrivée, je me rendrai dans certains lieux, j’irai voir certains visages, car pour l’heure, je n’y crois pas.» A dire vrai, de l’appréhension se mêlait à cette hâte. «Pour nous, les Sankara, les derniers événements réveillent beaucoup de souvenirs et soulèvent de nombreuses questions», explique cette ancienne étudiante de l’Institut universitaire d’études du développement à Genève.

Car, aussi sûrement que le soulèvement populaire a éclipsé dans l’ombre Blaise Compaoré, le président déchu, il a fait rejaillir la lumière sur la figure tutélaire de Thomas Sankara. Beaucoup de jeunes ont puisé aux sources de ce mythe pour jeter toute leur fougue dans les manifestations du mois d’octobre. La plupart n’étaient pas même nés au moment de sa mort, il y a vingt-sept ans. «Les attentes qui pèsent sur notre famille sont énormes. Comme si tous s’attendaient à voir apparaître en son sein un nouveau Sankara. Mais nous, nous trouvons que nous avons déjà beaucoup donné», confie Blandine Sankara. Elle n’a jamais renié l’héritage, mais il pèse lourd. Ses moindres paroles sont disséquées. On s’étonne lorsqu’elle boit de l’alcool; son capitaine de frère n’en avalait pas une goutte.

Blandine Sankara est membre du Balai citoyen, ce mouvement populaire, aiguillon de la contestation, créé par des chanteurs à l’image des Y’en a marre sénégalais. Mais elle exclut de se lancer en politique. Jamais elle n’en a ressenti l’envie, trop «court terme», à son goût. D’autant qu’elle «adore» son travail de coordinatrice, au sein de Yelemani, une association burkinabée pour la promotion de la souveraineté alimentaire.

Elle n’en jette pas moins un regard aiguisé sur la situation du Burkina Faso. «Ce pouvoir-là, dit-elle, s’était trompé d’époque, de génération et de défis. Depuis vingt-sept ans, il n’a jamais été représentatif des intérêts du pays. Comme les Burkinabés ne sont pas violents, pendant longtemps, on a laissé faire. Jusqu’à ce que les gens disent: «On n’en peut plus.» D’après elle, au moment où se négocie la transition, l’heure n’est déjà plus «à regarder qui était dans la rue mais ce qui a mené les gens dans la rue».

Pour répondre à ces aspirations, Blandine Sankara a une idée assez nette du profil requis: le président de transition «doit porter les valeurs du Burkina Faso, celles de la justice sociale, de la solidarité et de la redevabilité». Cette personnalité, pense-t-elle, pourrait être Joséphine Ouédraogo, une ancienne haut fonctionnaire internationale, apolitique et dépourvue d’ambitions personnelles, qui fut ministre de l’Essor familial du temps de Thomas Sankara.

De l’audace de la rue, elle pense que son frère révolutionnaire aurait été «très fier». Pourtant, «il aurait sans doute voulu que son ami Blaise Compaoré parte à temps, plutôt que par la petite porte». Elle-même le regrette: en fuyant sous l’opprobre, Blaise l’introverti a achevé de saccager ce qui l’unissait autrefois à son «frère» de cœur, de nourrice, et de révolution, Thomas le lumineux, dont il était le numéro 2. «C’est mon ami, l’homme à qui je dis tout et qui a la délicatesse de deviner le reste», a un jour confié le capitaine à son sujet*.

Blandine Sankara avait 17 ans quand «c’est arrivé». Le 15 octobre 1987, des coups de feu éclatent à Ouagadougou. Une rumeur parvient à la maison familiale: «Thomas a été arrêté.» «Et Blaise?» s’enquiert la mère de Sankara. Elle l’a toujours choyé, presque autant que les 11 enfants de sa propre progéniture. Lui n’a pas été arrêté. Thomas sera donc rapidement libéré, en conclut la famille. Jusqu’à ce qu’elle apprenne, le lendemain sur RFI, que le président a bel et bien été assassiné. Blaise Compaoré n’a plus jamais renoué le contact, autrement que par des enveloppes pleines d’argent, dédaignées les unes après les autres par la famille. «De l’achat de conscience», siffle Blandine Sankara.

Il y avait eu des signes avant-coureurs de cet épilogue tragique, se souvient-elle. «On voyait qu’il avait des soucis. Il arrivait à la maison le soir, sans garde du corps, seul avec sa guitare. Il demandait à la Maman de chanter; depuis l’enfance, il était très proche d’elle. Elle chantait en grégorien. Il essayait de la suivre à la guitare mais ça ne marchait pas. Puis il restait des minutes sans mot dire.»

Après le putsch, le clan des Sankara s’est disséminé dans le monde. Blandine Sankara est l’une des rares de sa fratrie à ne pas avoir quitté le pays. Elle habite dans la maison dont son aîné n’avait pas encore fini de payer les traites au moment de sa mort. Elle a aussi conservé la tenue de sport bleu clair qu’on lui connaît sur certaines photos. «Lorsqu’il a instauré «le sport de masse», le jeudi à 16h, il a exigé que sa famille soit de la partie. Je lui ai demandé de m’acheter des habits de sport. Au lieu de quoi, il m’a donné sa vieille tenue.» Thomas Sankara, le chef d’Etat, était devenu un frère intraitable: «Il a toujours dit: «Je suis le président, pas vous. Vous n’en profiterez pas.»

Eparpillée, sa famille n’a jamais cessé d’être unie dans sa quête de vérité et de justice: qui a tué le révolutionnaire et dans quelles circonstances? Et cette tombe du cimetière de Dagnoën, que les putschistes ont toujours dit être la sienne, l’est-elle vraiment? «Toutes ces années, justice militaire et justice civile se sont renvoyé la balle. Il faut que les langues se délient, celle de Blaise et de ceux qui vivent encore. Nous avons besoin de faire notre deuil», dit Blandine Sankara. A ce jour, la justice ne leur a concédé qu’une seule petite victoire: la rectification du certificat de décès qui mentionnait, initialement, une «mort naturelle».

* Thomas Sankara: un nouveau pouvoir africain, Editions Favre. Jean Ziegler, Jean-Philippe Rapp (1986).

«Il aurait sans doute voulu que son ami Blaise Compaoré parte à temps, plutôt que par la petite porte»