Voyage (2/5)

D'une rive à l’autre, une croisière dans le désert

Un ferry relie la ville géorgienne de Batoumi à Tchornomorsk, en Ukraine, deux cités situées à l’opposé sur la mer Noire. Croisière pour certains, passage obligé pour d’autres, à bord les usagers profitent de ces jours de répit loin des terres, pour se reposer, s’ennuyer ou s’enivrer. 2e épisode de notre feuilleton maritime 

Pont entre l’Orient et l’Occident, verrouillée par le Bosphore, la mer Noire est un trait d’union entre des nations qui tendent à se tourner le dos. Elle est aussi le théâtre d’une valse incessante de navires qui parcourent ses eaux de part en part. Notre journaliste est allée à la rencontre des personnes qui la sillonnent, l’habitent et en dépendent.

Premier épisode: Diagonale en mer Noire: Batoumi, port d’un soir

«Please don’t be late.» C’est une voix métallique sortant d’un haut-parleur décati accroché au mur qui enjoint celui qui veut bien l’entendre de ne pas être en retard. La phrase qui avait précédé son invitation était demeurée imperceptible, étouffée par le sommeil profond dans lequel nous étions plongés. Combien de temps avons-nous pu dormir? Trois heures? Quatre peut-être?

Nous avions embarqué sur le ferry ukrainien à 1h du matin. Le port de Batoumi était un trou obscur que les néons de la ville peinaient à illuminer. Nous avions tourné le dos à la grande roue illuminée de la Marina et nous étions fait engloutir par la gueule béante du navire sous le regard placide d’un homme en uniforme.

Moquette et formica

Métal, moquette et formica. Des effluves de fioul s’emparaient de mes narines. J’avais la bouche sèche et dans l’ascenseur étroit au miroir patiné, la bouteille qui pointait du bouchon dans la sacoche du type en débardeur me faisait de l’œil. Mais les cernes, le regard vide, les mains robustes, le cheveu gras, la transpiration, la dent en or, les sandales et l’haleine déjà alcoolisée du compagnon d’élévateur m’avaient vite poussée à renoncer à une quelconque perspective de tuer la soif sur le pont. Non. Mieux valait trouver sa cabine derrière l’une de ces portes closes. Faire son lit. Et dormir.

C’était sans compter sur la voix métallique, cette femme sans visage qui d’abord en russe, puis en anglais propose fermement des activités aux passagers. A quatre heures du matin, cette délicate tortionnaire nous avait tous sortis de nos songes pour un contrôle de douane. A la fenêtre, il y avait toujours la grande roue de la Marina. Et les amarres retenaient encore fermement le bateau au rivage. Trois heures s’étaient écoulées sans que le navire ne bouge. Tous les camions et les wagons de train avaient été chargés. Ils ne remplissaient les cales qu’au quart de ses capacités. Un quota qui dure depuis le début de l’année sur la mer Noire et que l’on attribue aux conjonctures économiques en berne dans le bassin pontique. Assis dans les escaliers, parmi les passagers, l’homme de l’ascenseur arborait le même regard. Sa bouteille était vide.

Pas un bateau à l’horizon

«Don’t be late». Mon lit est étroit, la moquette délivre l’odeur des pieds qui l’ont foulée, le bruit sourd des machines résonne dans l’habitacle. Ouvrir les yeux. C’est une cabine, rien de plus. Trois lits, baptisés sobrement A, B et C. Des draps blancs, une table, une salle de bains. Et un haut-parleur. Regarder par le hublot. Ne voir que la mer. Ça y est.

Aucun bateau à l’horizon. Cette mer est un désert lisse où le temps s’est arrêté. Le Kaunas Seaways de la compagnie UkrFerry navigue à 11 nœuds, environ 22 km/h. Dans deux jours, il accostera dans le port de Tchornomorsk en Ukraine après avoir tracé une diagonale à travers la mer Noire. En sortant de ma cabine, je ne sais pas encore que cette voix métallique sera la seule gardienne du temps pendant la traversée. Trois fois par jour, à heure fixe, elle imposera aux passagers une communion collective devant une assiette débordante de patates et une soupe. Un office que tout le monde honorera en se donnant la peine de vider consciencieusement sa ration ne laissant rien, ni même une miette de pain rassis sur la table en partant.

A bord, ce sont surtout des camionneurs que l’on croise dans les couloirs étroits. Géorgiens et Ukrainiens pour la plupart, ils transportent de tout, certains ont déchargé leur cargaison en Géorgie, d'autres rapportent de l'eau minérale. 

«Tiens prends un verre!» C’est l’homme de l’ascenseur de la veille. Il est assis dans la salle du bar, entouré de trois gaillards, de quatre verres et d’une bouteille à moitié pleine. Tous ont appuyé leurs bras tatoués contre les banquettes et tournent le dos à la télévision qui annonce la diffusion d’un film avec Mel Gibson. Sur la table, des quartiers de citron écrasés agonisent. L’homme pour lequel l’ivresse n’a pas d’heure a la langue lourde, mais la main leste. Il me sert une piscine de vodka dans laquelle il presse encore les quelques larmes du citron. Il dit qu’il parle allemand. Qu’il aime la Géorgie et que je ne dois pas photographier les navires militaires au port. Son nom? «Appelle-moi Bandito». Bandito n’est pas camionneur comme la plupart des passagers à bord. Eux, ils sont assis à côté, ils attendent le film en vidant d’autres bouteilles.

Les vers de Bandito

Mon verre vidé, il est nécessaire de prendre l’air au-delà des lourdes portes qui mènent sur le deck. Dehors, la mer Noire est turquoise. J’appuie mes coudes sur la barrière et contemple les flots qui s’étendent à l’infini. Bandito avait un livre en main, une édition de 1989 des paroles de Vladimir Vysotsky, le barde russe controversé. Pas une fois il ne l’avait lâché. A deux reprises, il l’avait ouvert pour y parcourir quelques vers annotés. «Ce soir je me produis en public, avait-il promis, il y a ce festival culturel sur le bateau et je me suis annoncé au capitaine. Il avait l’air enthousiasmé par ma présentation.»

Quelques heures plus tôt, j’avais vu une horde d’enfants courir dans les couloirs rectilignes du ferry, entendu les notes d’un violon s’échapper d’une porte close. Et entrevu des femmes d’un âge certain fuyant au détour d’un couloir. Leurs lèvres rouges, leurs paupières bleues, l’eye-liner tiré malgré les turbulences du moteur leur donnaient des airs de divas qu’elles renforçaient à l’aide de vastes foulards couvrant leurs épaules. Elles étaient sorties de leur cabine dans une bouffée d’eau de Cologne et avaient esquissé un discret signe de tête en guise de salutation.

Bandito m’avait expliqué. «Ces enfants ont un don! Ils chantent, dansent, jouent du violon ou de l’accordéon.» Ils étaient venus en Géorgie pour participer à un festival destiné à dénicher de jeunes talents autour de la mer Noire. «A l’aller, le ferry a eu du retard. Ils sont arrivés à Batoumi à la fin du spectacle et n’ont le temps que de poser pied à terre. Ils devaient déjà regagner le bateau du retour», avait poursuivit Bandito. Un ersatz du festival aura donc lieu en mer, dans la salle de repos, à deux pas du bar où les bouteilles de vodka s’éclusent dès le petit matin.

Le navire tangue

Sur le deck le soleil est éblouissant. Le barman me rejoint contre la balustrade. En silence, on regarde la mousse qui forme des traînées blanches le long de la coque. Elle est toujours calme comme ça la mer Noire? «Tu plaisantes? C’est la tempête en hiver. Il fait tellement froid que tu ne tiendrais pas dehors», répond-il. Il s’appelle Inna. Il a 22 ans et vient d’Odessa en Ukraine, comme toute une partie l’équipage. Les autres, gradés ou mécaniciens, sont Lithuaniens. Il a commencé son service il y a une semaine et restera à bord pendant deux mois. Sa deuxième fille, qui est née il y a sept jours, il la verra pendant son congé.

«Cigarette?» Un petit homme moustachu, nous tend un paquet de clopes turques. Lui est trop frêle pour se prétendre camionneur. «Vous avez vu les dauphins? Ils sont petits ici dans la mer Noire.» Je les avais vus, oui. Inna aussi. Etait-ce avant ou après le petit-déjeuner? Je ne savais plus. Le petit homme s’appelle Aladdin. Il va en Ukraine pour vendre la maison qu’il s’était achetée quand ses affaires allaient bien. Victime d’un associé mal intentionné, il a perdu une somme faramineuse. Pourquoi a-t-il choisi de prendre un billet de ferry à 275 dollars pour rallier l’Ukraine? Veut-il ressentir l’étendue de la mer? Peser le poids des heures et cultiver son vague à l’âme? «Vu tout ce que j’avais perdu, je pouvais encore perdre deux jours et demi de ma vie», répond-il en souriant. «Vous voulez une Efes? J’en ai acheté quelques unes au duty free.» Aladdin aime les bières turques. La vodka, il ne s’y fait pas, mais ce matin lui aussi s’est fait avoir et pour lui, le bateau tangue.

Une maison en Italie

A l’intérieur sous les néons, l’air climatisé de la réception lui donne des airs d’oasis. On y respire et s’y prélasse sur des canapés fatigués. Nous avions dormi une nuit de plus et mangé quatre repas. A l’horizon, les falaises blanches de la Crimée défilent. Au fond, nous distinguons les premières habitations de Sébastopol.

Un rendez-vous était fixé avec le capitaine. Il arrive en jeans et t-shirt et offre une vigoureuse poignée de mains. «Je ne mets mon uniforme que pour entrer et sortir du port», explique-t-il. Il regarde autour de lui et lâche dans un soupir: «Ces passagers et leur vodka me donnent mal à la tête». Peu avant, un mécanicien lui avait apporté un voyageur qui s’était échappé sur le pont des voitures pour chercher une cartouche de cigarettes dans ses bagages. «Il a sauté trois mètres dans le vide. Il aurait pu se blesser. Les passagers ne savent pas qu’il n’y a pas de médecin à bord. Et en mer Noire, le sauvetage en hélicoptère n’existe pas.»

Pas d'alcool, ni de café

Il faut être en santé pour l’aborder, cette mer. Le capitaine ne boit pas. Pas d’alcool, ni de café. Avec le stress, il a peur que le cocktail soit mauvais pour son cœur et entend trop souvent parler des maux de certains collègues. Il ne fume donc pas non plus? «Parfois, je me laisse tenter par un bon cigare du Nicaragua.» Nous étions montés dans sa cabine et il avait allumé la télévision. Le film avec Mel Gibson passait à l’écran. «Comme vous ne faites pas partie de l’équipage, vous pouvez m’appeler par mon prénom.» Ruslanas est Lithuanien. Et célibataire.

Il passe le plus clair de son temps, dans sa cabine à régler la volumineuse paperasse que lui confère son grade. «Nous sommes sur un navire comme on n’en fait plus, explique-t-il, il a été construit en Allemagne en 1989 pour que les troupes militaires fuient vers l’URSS. D’ailleurs, il figure au Guinness Book des records de 1991 pour avoir été le plus grand train-ferry de l’époque.» En levant la tête, au-dessus de son bureau, on peut admirer le trophée du livre des records encadré entre quatre tiges de bois. Ruslanas travaille en mer depuis quinze ans.

Il aime cette solitude de la mer Noire. Ses couleurs aussi. «La mer du Nord est grise. Ici, en revanche nous avons tous les bleus possibles. Et comme nous suivons une route peu parcourue, nous sommes souvent seuls pendant quelques jours.» Vous êtes un rêveur, Ruslanas? Il soupire: «Vous savez, ce dont je rêve moi, c’est de m’acheter une maison en Italie. Je me suis mis au kitesurf et j’ai réservé des vacances dans le nord de la Sardaigne pour aller m’entraîner.» Ruslanas tient à garder la forme. Il profite parfois de la piscine et de la salle de fitness dans les cales. Il y a une piscine à bord? «Oui, mais elle est réservée à l’équipage.» Les passagers, eux peuvent fumer, dormir, boire, regarder la mer Noire et réciter des vers de Vladimir Vyssotsky.

Batoumi, port d’un soir

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